Bernard Le Borgne : L'auteur gallo

Si Bernard a brillé de sa plume littéraire tout le long de sa carrière de journaliste indépendant ou de correspondant de presse, dressant des portraits passionnants de personnage ou de site patrimonial, telle celui sur l’abbaye de Lanthénac, il fut avant tout un auteur en langue gallèse. Et à ce titre, il en fut l’un des premiers précurseurs du renouveau du gallo, ce renouveau qui donnera naissance bien plus tard à diverses entités officielles, comme l’Institut du Gallo. Dès 1992, Bernard publiera chaque semaine dans le Courrier indépendant ses chroniques d’humeur et d’humour en langue gallèse. Celles-ci, signées sous le pseudonyme de Beurnard et publiées sous le titre général des « Gerbières », titre que lui aurait inspiré Gérard Huet, maire de Loudéac, ami et complice, feront le bonheur des amoureux du gallo jusqu’à la dernière publication survenue quelques jours après la disparition de l’auteur en 2008. Bernard publiera, une fois l’an, 5 recueils de ses Gerbières, de 1994 à 1998. Il gardera d’autres projets d’édition de ses chroniques en gallo, comme en témoigne plusieurs devis d’imprimeur établi à sa demande et retrouvé après sa disparition.
(Photo : Affiche publicitaire pour le receuil "Beurnard" N°4)
Bernard Le Borgne, l'humour pour sauver une langue : quand les Gerbières ont fait vivre le gallo.

Un chroniqueur du quotidien
Publié chaque semaine pendant près de 16 années dans Le Courrier Indépendant, hebdomadaire local, Les Gerbières ne sont pas qu’une série de billets savoureux. Ce sont des tranches de vie du quotidien, du territoire, des coups de gueule déguisés en sourires, des portraits mordants ou attendris du pays gallo. Dans une langue fleurie, pleine de tournures typiques, Bernard Le Borgne y déroule avec finesse la psychologie d’un monde rural en mutation, entre traditions vivaces et modernité envahissante. Mais l’auteur n’était pas qu’un amuseur local, il était un passeur de langue.
Un outil pédagogique unique
Dans les années 1990, alors que le gallo peine à se faire reconnaître comme langue à part entière, les textes de Bernard Le Borgne trouvent leur place dans les salles de classe. Au collège Louis Guilloux de Plémet, Gérard Huet s’en sert pour enseigner le gallo. Une petite révolution : on n’enseigne pas une langue morte ou sacralisée, mais une langue vivante, drôle, impertinente, ancrée dans le réel. Les élèves y découvrent une syntaxe familière, un lexique savoureux, et surtout, une culture dont ils sont les héritiers sans le savoir. Les Gerbières deviennent un pont entre générations, un outil de valorisation de la parole des anciens, et une preuve éclatante que le gallo peut encore dire le monde d’aujourd’hui.
Une voix populaire dans la presse locale
Chaque semaine, pendant plus de 800 numéros, Les Gerbières ont été la chronique la plus régulière publiée en gallo dans la presse écrite, une rareté en soi. Dans une Bretagne où la langue bretonne commence à reconquérir une visibilité publique, le gallo restait souvent cantonné au rang de "parler", de "patois". Bernard Le Borgne, lui, en a fait une langue littéraire, populaire, piquante, mais jamais caricaturale. Sa maîtrise du rythme, son oreille pour la formule, son sens de l’observation lui ont permis de donner au gallo une dignité linguistique par l’humour.
Un patrimoine immatériel sauvegardé
Aujourd’hui encore, Les Gerbières constituent un corpus exceptionnel pour les linguistes, les enseignants et les passionnés. Véritables archives vivantes de la langue parlée à la fin du XXe siècle, elles offrent un accès direct à la musicalité, aux tournures et au lexique d’un gallo authentique, non figé, jamais muséifié. À une époque où l’on redoute la disparition des langues régionales, les écrits de Bernard Le Borgne ont permis au gallo de passer de la marginalité à la mémoire. Sans lui, peut-être, la langue n’aurait pas repris racine dans les collèges, ni sur les scènes de contes, ni dans l’imaginaire des jeunes générations.
Un gallo moderne et présent
Bernard Le Borgne l’avait bien compris : une langue ne survit que si elle continue de faire rire, de grincer, de vivre au présent. À travers Les Gerbières, il a prouvé que le gallo ne devait pas être une relique, mais pouvait devenir un outil d’expression moderne, libre, ancré dans le quotidien. Il ne s’est jamais revendiqué théoricien, ni puriste. Mais ses chroniques, pleines de bon sens et de verve, ont contribué à redonner au gallo ce que beaucoup lui refusaient : une valeur, une voix, une légitimité. Ses chroniques rappellent que chaque langue vaut d’être aimée, non parce qu’elle est ancienne, mais parce qu’elle fait encore battre les cœurs.
La naissance des Gerbières

« Les gerbières » sont nées dans le salon de coiffure de son grand ami Désiré Gicquel. Nous étions en 1992 et une rumeur circulait que Désiré allait fermer son salon. Celui-ci demanda à son ami, avec qui il partageait la culture et la langue gallèse, de lui écrire un petit texte afin de faire taire cette fausse nouvelle. Quelques jours plus tard, le 5 décembre 1992, parut dans l’hebdomadaire Le Courrier Indépendant un texte d’humour en gallo de Bernard qui mettait un terme définitif à la rumeur. Les lecteurs en redemandèrent, et Bernard créa sa rubrique hebdomadaire « Les gerbières » qui paraîtra chaque semaine jusqu’à sa disparition en 2008. Cette rubrique connut un grand succès. « Les gens achetaient le Courrier pour lire la Gerbière », m’a récemment affirmé Désiré. Il est vrai que, lors de mes recherches, j’ai rencontré moult personnes qui découpaient et collaient chaque semaine dans un cahier qu’ils s’étaient confectionné à cet effet, les fameuses « Gerbières de Beurnard ».
(Photo : Désiré, en 2025, se souvient de l'invention des Gerbières)
La première Gerbière

Le 5 décembre 1992 paraissait dans le Courrier Indépendant le premier texte en gallo de Beurnard qu’il avait écrit pour son ami-coiffeur Désiré. Le succès rencontré par ce texte donnera naissance à la chronique hebdomadaire des Gerbières. Désiré avait découpé le texte dans le journal et l’avait affiché dans son salon de coiffure. Lors de mes multiples recherches sur les traces de Bernard, j'ai pu constater, avec une grande émotion, que cette coupure de presse, quelque peu jaunie à présent, était toujours collée, 33 années après sa parution, sur l’un des murs du salon de coiffure désaffecté de Désiré.
(Photo : La 1ère Gerbière du 5 décembre 1992 photographié le 30 octobre 2024).
Extrait d'un bon commandou

Y a pas mal de bétes qui s’caeuchent de boune heure, comme lés poules par euxemple. D’où l’euxpression : « i s’caeuche en méme temps qu’lés poules ».
Mé y en a d’aoutes, c’é l’contreure, i profitent de la neuteï pour sorti. Lés chaouf-souris quand i fait brune de né, y a lés écharbaoux, dés euspeuces de bétes naïres qui vivent dans lés baeuzes.
Lés chouans et lés feuzaïs qui font paeur au monde (quand ô s’ébré, ça vous doune fré dans l’doou).
Lés r’nâs qui vieunnent béser lés pouliaoux la saï, lés lapins qui vieunnent roucher nos carottes dans l’courti…
Et pis y a aussi lés volous, ou bin iaeux qui font dés monvés coups…Y a aussi lés baoudous qui vieunnent au bal dés noçous, tout crassous…
Lés euxpressions : « Té comme lés écharbaoux, tu rôdes le saï ! » et « Théo-file le jou et Théo-dort le saï ! » .
Pour s’y retrouver : écharbaoux, bousiers ; feurzaïs, effraies ; baoudous, personnes allant au bal de neuces sans y avoir été invitées ; s’ébré, s’écrie.
Samedi deurnieu, à La Peurnessaye, le doéyen Ugeune Botrè a gâgneu le concours de belote du comiteu dés fétes. A 93 ans, il a montreu é jieunes comment qu’on tapeu l’carton : « et belote et rebelote, et je coupe et j’en r’joue… »
Ah dame, il lou z’en a foutu une sacréï voleï.
Lundi ô saï, à Loudia, j’avons féteulés lés 100 ans de la doyeune, Alice Tchinio. Une braf peursonne qui sé bin de tchi qu’ô caouse. C’é un vrai piaisi que d’la vaï et d’la ouïr. On aura baou dire, mé la sageusse de nos anciens é irremplaçabe.
Tchoques euxpreussions :
Faut pas apprendre é vieux singes à feure dés grimaces…
E tourjou l’pu vieux, l’pu fin…
Lés vieux chénes ne sont jamais déracineu
Un vieux fusil méme rouilleu, peute cor bin…
Vieux pot peurçeu, peut tourjou été dabonneu…
Y a pas pu malin que l’vieux du creux d’ch’min…
Le jieune lipaou ne bésera pas le vieux finaou…
Le veusin-li, il a lés daïs qui s’racrodillent et lés mains qui coeurvassent.
La veusine-ielle, o l’a lés daïs d’pieds qui peulent et l’musiaou qui d’goutte.
I sont obligeu de réchaouffeu le lait dans lés teurrions dés vaches pour donneu à baï à lous viaoux.
Je n’pouvons pu arracheu not’ poreï dans l’jardin teullement c’é geurroué.
Lés truites sont obligeu de casseu la glace à coup d’tcheue pour pouvaï remonteu dans lés rusiaoux.
A Cologon, lés routes sont veurglaceïs, le monde se font ravitailleu par lés cornies, et …lés cornies volent su l’doou pour pas vaï la miseure qui y a en d’ssous. Méme Beurnard a gardeu sa barbe por se protégeu du fré. I n’fait tout coume pas chaoud c’t’’anneï !!