L'histoire d'une rencontre : 
En quête de Bernard Le Borgne.

Bernard Le Borgne

En quête de Beurnard


Bien que j’en aie établi le plan et noté certaines pistes, faits et personnages en novembre et décembre de l’année précédente, j’ai commencé mon écriture et mes recherches concernant l’ouvrage « Tous les chemins mènent à Plémet » en janvier 2024. Le sous-titre de ce livre en définit la thématique : « Vadrouilles d’histoire et de rencontres en Plémet, La Ferrière, Coëtlogon, Plumieux, La Prénessaye et Le Cambout ». Pour mes recherches, outre des dizaines de rencontres et de déplacements, j’ai épluché 120 années de presse locale et de multiples ouvrages du XIXe et XXe siècle. Au final, rien que de plus banal pour ce genre de projet. Dès le début de mes recherches, j’ai découvert un article de presse, ou plutôt un petit papier, comme le définit le milieu journalistique, daté de 2008 et qui parlait d’un rassemblement de 500 personnes place Saint-Mioc, au pied de l’église de Plumieux. Ce rassemblement était organisé afin de rendre hommage à un homme dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’alors, bien que je sois un correspondant de presse féru d’information et de connaissance depuis de nombreuses années sur ce secteur. Celui-ci se dénommait Bernard Le Borgne, et avait disparu brutalement quelques jours plus tôt. Cela m’intrigua, 500 âmes présentes pour rendre hommage à une personne qui n’était ni un élu, ni un ecclésiastique, ce n’est pas rien dans nos campagnes. Il fallait vraiment qu’il ait compté aux yeux de tous ces gens pour créer un tel rassemblement.


Un fil dans la nuit
Alors, je suis parti à sa recherche, car indubitablement ce personnage se devait d’être cité dans mon livre en cours d’écriture. Au début, ce n’était qu’un fil tiré au hasard. Et pourtant, très vite, une étrangeté se glissa dans mes pas : je découvris que Bernard avait été correspondant local pour Le Télégramme, comme moi. Il écrivait sur la vie des gens, sur les fêtes, les obsèques, les petites victoires, les grands élans du quotidien, comme moi. J’écumais chaque nuit l’internet et eus quelques bribes d’information. Il semblait être un membre éminent de La Truite du Ridor et avait quelque affinité avec la langue gallèse. Fort de ce peu, et vide de ce rien, je me mis à questionner sans cesse les gens à chacun de mes rendez-vous effectués pour le compte du Télégramme. « Avez-vous connu un certain Bernard Le Borgne ? ». Combien de centaines de fois ai-je posé cette question, que je pose encore aujourd’hui. À ce jeu, je finis par rencontrer et questionner des piliers de La Truite du Ridor, une de ses collègues de travail en tant que correspondante de presse, son ancien coiffeur, et, entre autres, des élus qui avaient siégé avec lui au conseil municipal de La Ferrière. Le personnage commençait à me devenir familier et mes recherches quasi constantes me permettaient à présent d’en avoir une esquisse, plus ou moins floue. Au fil de mon avancée, je reconnus dans les rares mots qu’on lui prêtait une forme d’humanisme tranquille et un goût prononcé pour la communauté et le littéraire. Il me devenait proche, intimement et étrangement proche, tel un semblable, dont la vie me parlait par-delà l’absence.


Pierres muettes et sanglots longs
Six mois passèrent. J’avais obtenu moult renseignements, tant sur sa vie, sa façon d’être que sur sa brutale disparition. Je fus ému, à maintes reprises, de constater que le fait de questionner certaines personnes sur leur relation avec Bernard faisait naître des perles de larmes, des voix de tristesse, et le manque d’une personne disparue. Cependant toutes les bribes amassées ne constituaient pas un tout. J’avais un amoncellement de fil, mais la toile ne se tissait pas, ou ne voulait pas se tisser. Au mieux, j’avais matière à écrire un petit millier de caractères dans mon ouvrage, si ce n’est une notice froide et sans réelle vie, pour un homme qui, j’en étais convaincu, resplendissait de chaleur humaine. Lors de cette période, je fis à plusieurs reprises, pour ce qu’il m’en souvienne, le même rêve où je marchais dans une sorte de prairie, ma musette contenant mon équipement de correspondant de presse en bandoulière, Au détour de quelques arbres feuillus, une personne non définie vient vers moi et me dit, la montrant du doigt : « C’est celle-là, la maison de Bernard ». Je la vois clairement, enfin, après ces longs mois de recherche. Je pénètre sur son parvis et je frappe à la porte. Pas de réponse, je frappe encore, j’attends, puis je frappe aux volets fermés. Je ressens soudain que j’ai trouvé la maison de Bernard. Mais il n’y est plus. Et je me réveille. À chaque fois que j’ai fait ce rêve, je me suis retourné vers mon azerty, accompagné d’une cafetière, pour une nuit de travail où j’étais comme poussé à essayer de nouveaux mots-clés ou de nouvelles formules dans les moteurs de recherche concernant des faits ou des lieux pour lesquels je manquais de pistes. J’ai souvent ressenti en moi le sentiment étrange de créer le livre que Bernard lui-même projetait d’écrire (2). Vers la mi-juillet, alors qu’il me sembla tourner en rond dans mes connaissances sur Bernard, j’eus le besoin d’aller me recueillir sur sa tombe au cimetière de Plumieux, puisque l’hommage avait été rendu au pied de l’église de ce bourg. J’ai piétiné dans ce cimetière durant plus de deux heures, de tombe en tombe, de noms effacés aux croix dressées, sous une pluie fine qui portait le rythme saccadé des sanglots longs chers à Paul Verlaine. Je n’ai trouvé aucune trace d’un Bernard Le Borgne. Encore une fois, il se dérobait (3).


D’église en chapelle
Le 24 juillet, les correspondants de presse du secteur avaient rendez-vous avec l’association Notre-Dame de La Ferrière afin de faire un papier d’annonce du prochain pardon qui aurait lieu à l’église éponyme, ainsi qu’une photo de l’équipe associative. J’avais décidé de profiter de ce rendez-vous pour me rendre à Lanthénac afin de visiter la chapelle Sainte-Blanche, dont je venais juste d’apprendre l’existence lors de mes recherches sur l’histoire locale. Aimant jouer une pierre deux coups, je projetai également de faire un long papier pour Le Télégramme au sujet de cette chapelle qui avait disparu de toute presse depuis près de quinze années. Ma collègue de Ouest-France insista pour me covoiturer, me promettant, de par mon insistance, de m’emmener également après le rendez-vous à la chapelle Sainte-Blanche qu’elle connaissait. Nous fîmes notre rendez-vous dans l’église de La Ferrière, puis nous nous rendîmes à Lanthénac, située à quelques kilomètres de distance. Les portes de la chapelle étaient ouvertes et nous pûmes la visiter. Cependant, pour écrire un papier, il faut un personnage, tout autant pour donner une histoire humaine au texte et pouvoir l’illustrer autrement qu’avec une photo statique, sans vie humaine. Nous rencontrâmes Claudine, la gardienne de la chapelle, qui refusa définitivement d’apparaître sur une photo de presse. Quand nous faisons face à un tel refus, même si celui-ci est exprimé cordialement, il est tout à fait inutile de revenir à la charge.


Le signe de Sainte-Blanche
Contre toute attente et contre toute raison, je décidai le lendemain même, 25 juillet, de retourner seul à Lanthénac. Je m’y rendis en début d’après-midi. Les portes de la chapelle étaient une nouvelle fois ouvertes, et, comme le jour précédent, après que je me fus recueilli devant la statue de Sainte-Blanche, je rencontrai Claudine. Je ne sais pourquoi, je me vis presque contre mon gré lui demander à nouveau de me parler de la chapelle et de poser pour une photo en vue d’un papier dans Le Télégramme. J’insistai avec détermination, à plusieurs reprises, sans que cela pût me résoudre à agir autrement, tant et si bien qu’au bout de quinze minutes celle-ci me dit : « Allez donc voir Angela, elle vient d’arriver depuis quelques jours ici, mais c’est une fille du village qui connaît bien les lieux et qui acceptera peut-être d’apparaître dans votre journal. Elle habite juste un peu plus bas, tout droit ». Obstinément étranger à moi-même, je répondis : « Je n’ai aucun sens de l’orientation, je suis capable de me perdre sur une ligne droite. Et d’ailleurs je ne connais pas Angela, c’est plus simple que ce soit vous qui acceptiez de poser pour mon article ». Claudine répondit : « Alors dans ce cas je vais vous accompagner jusqu’à la caravane d’Angela ». Nous descendîmes durant trois cents mètres la route, et Claudine s’en retourna chez elle lorsque la caravane d’Angela apparut dans le jardin d’une maison.


Une autre voix intérieure
Angela dut entendre les crépitements de mes pas puisqu’elle ouvrit la porte de sa caravane et m’apparut avant même que j'aie eu le temps d’y frapper. Je ne me sentais pas dans mon état normal, ce qui s’était passé avec Claudine me le confirmait, et mes pensées étaient brumeuses comme dans un rêve éveillé. Angela m’apparut donc, souriante et bienveillante. Je me présentai, correspondant local de presse, désirant des renseignements sur la chapelle Sainte-Blanche ainsi qu’une bonne âme consentante à figurer dans cet article de presse. Elle me fit entrer dans son château de princesse posé sur essieu. Nous nous sommes assis et je lui ai expliqué plus en détail mon projet de papier. Elle accepta de bonne grâce de m’apporter quelques renseignements et de figurer sur la photo. Puis elle m’expliqua qu’elle venait tout juste de revenir à Lanthénac qu’elle avait quitté presque vingt années auparavant. Elle était de passage sur les lieux de son enfance pour réaliser un souhait que lui aurait émis son père, décédé il y a très longtemps, lorsqu’elle effectuât un voyage au bout du monde récemment réalisé. Le fait qu’une personne semble avoir ressenti un message clair et distinct d’une personne disparue ne m’étonna guère. Je crois aux signes, je crois à l’âme, je crois au destin tel que le définissait le poète Stéphane Mallarmé : « Jamais un coup de dés n’abolira le hasard ».


Jamais deux sans trois
Pour réaliser le souhait de son père, elle devait organiser un repas dans lequel seraient rassemblées toute sa famille ainsi que les amis de son père. Elle m’avoua également qu’étant partie de la maison familiale à l’âge de 14 ou 15 ans, elle connaissait peu ou prou l’histoire de son père et qu’elle comptait énormément sur son séjour à Lanthénac pour faire des recherches. À mon tour, je lui précisai que je faisais également des recherches sur un personnage disparu, qui devait sûrement vivre à Plumieux, et qu’au final nous pourrions, après l’entretien et la photo concernant l’article sur la chapelle Sainte-Blanche, unir nos forces, et ainsi multiplier nos chances en faisant nos recherches non plus sur une personne individuellement, mais sur les deux sur lesquelles nous étions tous deux en quête. Elle acquiesça tout de suite à ma proposition, et me demanda le nom du personnage pour lequel je cherchais des renseignements depuis tant de mois. Je répondis : « Il s’agit d’un correspondant de presse qui se nommait Bernard Le Borgne ». Le temps s’effaça, les secondes devinrent des heures. Enfin Angela me répondit : « Mais il s’agit de mon père ! ». Nous restâmes de longues minutes sans parler. À cet instant, ou à partir de cet instant, nous étions trois, Angela, moi, et Bernard, dans ce silence envoûtant où vibrait une énergie invisible. Nous venions de renverser les étoiles, et nos récits se rejoignaient comme des rivières souterraines. Nous savions qu’à présent nous allions travailler ensemble à la recherche, et avec l’aide de Bernard (4).


L’homme derrière la brume
Durant plus de deux mois, le temps de ce premier séjour d’Angela à Lanthénac, nous nous vîmes très souvent. Avec mon véhicule, nous avons sillonné le territoire afin de rencontrer des personnages clés qui ont connu Bernard, tant sur le plan professionnel que sur le plan amical et associatif. Nous avions d’autres pistes, nous avions d’autres mots-clés et d’autres formulations pour faire jaillir l’information des navigateurs d’internet. Nous épluchâmes les archives de l’hebdomadaire Le Courrier Indépendant à la bibliothèque de Loudéac afin de retrouver des articles écrits par Bernard, puisque grâce à Angela j’appris également qu’il était correspondant de cet hebdomadaire en plus de celui du Télégramme. J’appris d’autres multiples facettes sur son père grâce à ses souvenirs et partageai avec elle l’ensemble du fruit de mes proches recherches. Tels les membres d’une tribu, nous avions un pacte non dit qui consistait à échanger en direct, via la mobilité des réseaux de communication, toutes les informations que nous pouvions recueillir également individuellement. Bernard n’était plus un être fantomatique entouré de vagues certitudes, il prenait vie dans toute la diversité du personnage. Je pus enfin écrire une brève, mais vivante biographie sur Bernard Le Borgne dans mon ouvrage.


Un billet retour
Angela quitta Lanthénac en septembre de la même année, et y revint depuis, de manière épisodique, à plusieurs reprises. Nous nous revîmes, parfois, et continuâmes nos partages d’informations. Elle organisera fin août ce repas réunissant sa famille et les amis de Beurnard, fidèle à la demande de son père. Pour ma part, faire sortir Bernard des draps de l’oubli en y consacrant quelques pages dans mon ouvrage ne me satisfait pas, et j’eus le sentiment que l’histoire ne faisait que commencer. Je ne sais réellement comment expliquer le fait que, depuis plus de dix-huit mois, j’ai la sensation de suivre des signes ou des pistes imagées qui invariablement éclairent d’un sens nouveau les multiples chemins qui mènent à Bernard. Mais, au fur et à mesure que je compris quel était cet homme, à travers ses initiatives, sa créativité d’auteur, sa sensibilité cachée sous la parade du correspondant de presse, je vis mille et un reflets dont je connaissais la provenance. Les hommes qui partagent le même idéal sont-ils liés par-delà le temps, même s’ils ne se rencontrent jamais physiquement, leurs pensées, leurs actes, leurs élans convergent-ils, comme des étoiles lancées sur la même trajectoire d’une fraternité invisible ? « La mémoire étant l’avenir du passé », comme l’écrivait l’illustre Paul Valéry, nous organiserons, Angela et moi, une exposition des photographies de Bernard à la médiathèque de Plémet en septembre prochain. Celle-ci permettra au public de découvrir ou de redécouvrir une partie de son œuvre. Elle permettra également de faire revenir Bernard parmi nous, et parmi ceux qu’il a tant aimés. Au-delà de quelques autres projets que je porte en chrysalide, je continue de chercher des informations et des témoignages, afin de rassembler, petit à petit, les diverses pièces éparpillées du puzzle que représente la vie de Bernard Le Borgne.

Pierre Jean Varet

(1) : En octobre 2024, alors que mon livre était en phase finale d’écriture, j’aidai Angela à classer une masse de papier épars de Bernard. Parmi les multiples notes et documents administratifs figurait un fax, non daté, et dont le destinataire n’apparaissait pas. Dans ce courrier, Bernard se proposait d’écrire un livre sur l’histoire locale. La description de son plan de travail, peu commun, possédait d’infinies similitudes avec celui que j’ai élaboré en novembre 2023, et sur lequel je n’ai jamais dérogé, pour l’écriture et la thématique multiple de « Tous les chemins mènent à Plémet ». J’ai photographié ce fax, avec la permission d’Angela. J’éprouve encore parfois le besoin de regarder cette photo afin de croire moi-même à ce que j’ai vécu.  

(2) : J’appris bien plus tard que Bernard fut incinéré.

(3) : Ma rencontre avec Angela relève de ce que le célèbre psychiatre Carl Gustav Jung, fondateur de la psychologie analytique, a nommé la synchronicité. Celle-ci ne prouve rien, certes, mais elle éclaire et elle résonne dans nos âmes et nos destinées. Tous les éléments synchronistiques étaient mis en place dès la première heure dans cette histoire surréelle tout autant qu’authentique, à commencer par la recherche obstinée sans aucune raison objective d’un personnage simplement parce que « quelque chose me parle ». Que deux personnes aux vies étrangères, éloignées de milliers de kilomètres, se rencontrent dans un village de quelques dizaines d'habitants, où au prime abord ils ne devaient pas être, et alors qu’ils sont tous deux en quête de la même personne, relève de la plus pure improbabilité. Les belles histoires, baignées par l’innocence des miroirs de l’enfance, commencent toujours par : « Il était une fois ». Celle-ci l’affirme autrement en son multiple : « Ils étaient trois fois », confirmant ainsi la sentence du poète Benjamin Perret : « Pour être deux, il faut être trois ». 

Chapelle Sainte-Blanche