Chroniquesentre l'encre et la mémoire
Bernard et les gaulois
Ce n’était pas tout à fait la réponse que j’espérais entendre. Mais puisque les dés étaient jetés, quelques jours plus tard je me rendis au cours du professeur de gallo. Je me présentai comme correspondant de presse, désireux d’écrire un papier sur l’apprentissage de cette langue. L’accueil fut bon et je dois souligner que ce jeune professeur est fort sympathique. Après avoir pris quelques photos et noté deux ou trois choses dans sa classe, je lui demandai s’il disposait de livres en gallo, puisque je n’en avais vu aucune trace à la bibliothèque. « Oui, ils sont tous là. Je pense qu’ils sont mieux ici, dans la salle des cours de gallo », me précisa-t-il. Intrigué, je repris : « Auriez-vous les recueils des Gerbières de Bernard Le Borgne ? » « Oui, j’en ai plusieurs », répondit l’enseignant. « Ils doivent donc vous être très utiles pour les cours », ajoutai-je, avec un enthousiasme et une admiration non feinte. « Non, je les utilise rarement. En fait, c’est plutôt la bande dessinée d’Astérix, traduite en gallo, que j’utilise. Les Gerbières, à mon sens, c’est destiné aux adultes. »
Je demeurai songeur. Que les albums d’Astérix traduits en gallo puissent servir de support pédagogique, rien de plus naturel. Mais comment ne pas s’étonner que les Gerbières de Bernard Le Borgne, longtemps étudiées dans certains établissements, semblent désormais reléguées au rang de lecture pour adultes ? Rien, pourtant, dans les Gerbières ne semble devoir en limiter le lectorat. Certes, la langue peut se transmettre par les traductions prestigieuses, mais elle vit surtout à travers ceux qui l’ont parlée, écrite et incarnée ici même. Entre Astérix et Bernard, lorsqu’il s’agit de faire vivre une langue sur sa propre terre, on devine aisément lequel revient toujours au gallo.
De Bernard à Jean, quand les pistes se croisent
Au fil des archives, je retrouvai son style sur divers sujets couvrant l'après-guerre jusqu’à la fin des années 1950. Enfin, un encart de la rédaction finit par lever le voile : un ticket gagnant de tombola avait été vendu par le correspondant du journal à Plémet, un dénommé Jean Tual. Cet indice m'ouvrit de nouvelles pistes : je découvris un assureur du même nom exerçant à Plémet durant ces années, puis un président du syndicat d’initiative vers 1970. Ces découvertes firent écho aux archives de Bernard Le Borgne : on y trouve, collées sur de vieux bottins téléphoniques, des coupures de presse de Ouest-France s'étalant de 1946 à 1954. S’agissait-il, à l’origine, des propres archives de Jean Tual ? Il me fallait des témoins. Non sans mal, j'ai fini par établir le lien : l’assureur, le correspondant de presse et le président du syndicat d'initiative n’étaient qu’une seule et même personne. « C’était un homme de grande culture, qui aimait parler gallo et se passionnait pour le patrimoine », me confia-t-on à plusieurs reprises. Le parallélisme avec Bernard Le Borgne est troublant.
La chance tourna enfin lorsque j’appris qu’une de ses filles vivait encore à Plémet. Mais dans une commune de 4 000 habitants, l'anonymat reste une barrière. Pourtant, comme souvent dans mes recherches sur Bernard, les étoiles s’alignèrent. Il y a quelques jours, alors que je recueillais le témoignage d’une bénévole de la médiathèque, présente lors de l’incendie de la scierie Martin d’octobre 1961, je lui confiai ma difficulté à retrouver la fille de Jean Tual. La réponse fut immédiate : « Je la connais très bien, c’est ma collègue bénévole ici-même ! » Je me suis rendu à sa rencontre. J’attends désormais qu’elle me recontacte pour un entretien plus formel.
Bernard a-t-il connu Jean ? Y a-t-il eu une filiation intellectuelle entre ces deux personnalités ? Au temps des feuilletons du XIXème siècle, les récits s'achevaient par un rituel : la suite au prochain numéro. Pour ma part, j’ignore encore s’il y aura une suite, mais j’attends avec impatience le prochain numéro… d’appel téléphonique.
Rendre à César ce qui appartient à César
Chez Gaby
Le lieu était donc resté pour moi à l’état de trace, comme une pièce manquante qui conservait sa place sur l’étagère de mes pensées. Je désirais, malgré sa disparition, pouvoir le voir, le respirer ne serait-ce qu’un instant. Jusqu’à ce samedi 28 mars. Ce jour-là, à l’occasion d’un rendez-vous avec un sculpteur, je croisai — contre toute attente — une collègue de presse, alors même que je pensais tenir une exclusivité… qu’elle pensait détenir elle aussi. Après l’entretien commun avec l’artiste, elle me proposa de l’accompagner pour un sujet sur l’ouverture prochaine d’un salon de thé. Nous nous rendîmes rue de la Liberté. À peine entré dans le bâtiment en rénovation, entre plâtre et peinture, j’aperçus un comptoir. Sans réfléchir, je demandai :
— « Est-ce bien ici l’ancien café Rochard ? »
— « Oui… comment le savez-vous ? »
Je n’ai pas osé répondre : « Bernard vient de me le souffler. »
Le lieu, après avoir changé de mains à plusieurs reprises, avait fermé. Il renaît aujourd’hui sous une autre forme. Des cloisons ont été abattues. Seul demeure le comptoir, en ciment, et des lambeaux de peinture et de papier peint — ultimes traces de ce qu’il fut, appelées à disparaître d’ici quelques jours. Ce dimanche 5 avril, le café où se sont tenues tant de réunions associatives sous le regard photographique de Bernard rouvrira sous un nouvel apparat et sous un nouveau nom : Le salon Plémet-Thé. J’aurai retrouvé, l’espace d’un instant, le Gaby de Bernard. À présent celui-ci occupe toute sa place sur l’étagère de mes pensées — pas tout à fait par hasard.
Bernard, le photographe aux 30 000 clichés
Son premier appareil professionnel lui fut prêté par la rédaction du Télégramme, comme il était alors d’usage pour équiper les correspondants. Il acheta ensuite son propre matériel, qu’il remplaça en 1995 par un Canon EOS 50 — connu sous le nom d’Elan II aux États-Unis — un reflex doté de capacités créatives et professionnelles rares pour l’époque. Robuste, avec son capot supérieur en aluminium, il intégrait des technologies avancées, telles que des capteurs infrarouges capables de suivre le mouvement de la pupille.
J’ai pu, non sans émotion, tenir entre mes mains cet appareil qui a appartenu à Bernard. Avec le regard d’un enfant émerveillé, j’en ai scruté chaque détail, éprouvé la souplesse de l’obturateur, et observé le champ de vision qu’il offrait. C’est avec cet appareil que Bernard imprima le mieux sa marque. Là où beaucoup photographiaient des groupes alignés — souvent les organisateurs d’un événement — Bernard saisissait des instants de vie, pris sur le vif. Ses images se passaient de légende : elles exprimaient un fait par des gestes et des regards, entraînant l’œil du spectateur comme témoin privilégié de l’instant. Là où certains expliquaient leurs clichés, Bernard en transmettait l’évidence. Dans un même mouvement, il sut photographier avec les mots, et écrire avec la photographie.
Bernard, à une voix près
Après avoir accompli mon devoir de citoyen, je suis revenu au bureau de vote en fin d’après-midi, accomplir celui de correspondant de presse : couvrir le dépouillement des bulletins et photographier au vif les deux candidats lors de l’annonce des résultats. Comme pour chaque élection, il y eut des bulletins invalidés lors du dépouillement. Le plus souvent ceux-ci étaient rayés ou comportaient divers messages plus ou moins politiques, si ce n'est vengeurs. Mais, à ma grande surprise, parmi cet ensemble figurait un bulletin « Bernard Le Borgne », qui fut également, et pour cause, invalidé. Un citoyen, ou une citoyenne, avait donc choisi, dans le secret de l’isoloir et à la faveur de ces bulletins factices, de voter au dernier moment pour ce troisième candidat non inscrit !
Nous pourrions penser qu’un seul bulletin sur des milliers d’électeurs, ce n’est guère considérable. À y regarder de plus près, pour un candidat non officiel — et pour cause, non candidat — n’ayant fait ni campagne, ni profession de foi, obtenir un suffrage avec pour seuls outils que ces quelques photocopies déposées sur un coin d'étagère, c’est un petit exploit ! Plus qu’un bulletin, c’était, en termes électoraux, une voix. Rien qu’une seule voix. Mais, comme nous l’avons tous déjà éprouvé lors des heures incertaines, une seule voix peut parfois apporter à nos cœurs bien plus de réconfort que toutes celles réunies dans les chorales du corps électoral.
Votez Bernard !
Etre à l’écoute des gens avec une volonté d’apolitisme total.
Respecter les besoins de la population et des associations
Ne pas tomber dans les pièges antidémocratiques auxquels nous sommes déjà confrontés.
Assurer que la population sera désormais mieux informée au niveau des conseils municipaux et de la vie locale.
Remettre en avant une volonté de sauvegarde et de la promotion du patrimoine communal, qu’il soit culturel et religieux.
Dynamiser et motiver les associations, les écoles, les commerçants et les artisans pour le bien-être de tous et l’avenir de la commune.
Il se maintiendra au second tour. « Je suis apolitique et défenseur de l’information. Je souhaite qu’il y ait davantage de transparence dans les décisions prises par le conseil municipal. Je souhaite rétablir une certaine démocratie. Dans une commune de 500 habitants, il n’y a pas des bons d’un côté, et des mauvais de l’autre. Il y a en revanche des gens qui ont envie d'œuvrer ensemble. C’est là l’objet de ma candidature », déclara Bernard à la presse locale, exposant sa vision d'une gouvernance plus participative et unie. Son message fut entendu, et Bernard fut élu conseiller municipal, démontrant la confiance que lui accordaient ses concitoyens.
Le concours d’belote à noyaux
Le concours d’belote à noyaux
Le 14 jouillet deurnieu, à La Peurnessaye, lés anciens avint organiseu un concours d’belote. Ah dame, y avé du monde, mé surtout… y avé du fricot ! C’é méme pas à la belote qu’i z’aurint dû joueu, mé à la bataille ! Robert, l’chef du proutocole — iaeu qu’fait l’important, qu’donne le top-départ et qu’é tcharché d’huilé lés cartes pour qu’ça glisse comme des anguilles — i té dans tous états, rouge comm’ un coq échaudé :
« Qui c’é l’gouyar qu’a fourni d’l’huile d’olive ? Ça peût pas glissé, y a dés noyaux là-d’dans ! » qu’i huchait, l’sabots plantés comme s’i défendait la République. Dans la salle, lé monde s’méttint les tétes en d’ssous lés boutons d’leurs chemises, pou n’pas s’étouffé de rire. V’là qu’y en a un témérare, un qu’fait jamais trois pas sans dire une bêtise, qu’a r’pondu : « Si t’es pas content d’ton huile, Robert, mé du beur’ salé… ça va metteu du goût dans lés parties ! » Ah dame, n’a point ri le Robert ! Faut pas li parler de gâspiller le beur’ salé, ça li chauffe plus que la chaudière du fouïeu municipal ! Le témérare, li, i s’a r’trouvé avec la bouté d’huile en pleine goule… et les noyaux y sont arrivés en r’tard, comm’ d’habitude. C’t’affaire de noyaux, ça fé un pépin comme on n’en avait pas vu depé la foire où les baoudous avint mis le foutoir. « On huile pas, et on commence à joueu ! » proposeu un aoute qu’avé déjà sorti ses cartes, son chapeu et sa mauvaise foi. « Et mon proutocole, alosse ? » qu’a s’énerva encore pus le Robert. « On s’en fout d’ton proutocole ! » qu’a r’pondu la moitié d’l’assemblée en méme temps. Olala ! Les pour, lés contre, lés qu’avint rien compris, tous s’attrapint par l’col ! Mé, c’é ben conneu : lés 14 jouillet, y a tourjou une révolution dans l’air !
La Gerbière dans l’ombre de son anagramme
Un tel choix de titre peut-il être dû au hasard ? Bernard, homme de lettres, serait-il de ceux qui choisissent un mot à la légère ? J’en doute. Car Gerbière est l’anagramme pure et parfaite de Bergerie et, soudain, les deux termes se répondent, se complètent, se confondent presque. La bergerie évoque, par nature, la garde attentive, le refuge offert au troupeau, la vigilance tranquille, et l’idée d’une communauté que l’on protège du temps, des tempêtes, de l’oubli. Ainsi, dans ce glissement secret d’un mot vers l’autre, cette anagramme opère comme une lecture cachée, un négatif demeuré dans l’ombre, et dévoile une parabole : celle de Bernard en berger.
Un berger sans houlette mais non sans dévouement, appliqué, obstiné, altruiste, veillant sur la langue gallèse comme on veille sur un bien fragile, menacé, mais précieux. Il rassemble, il abrite, il retient ce qui pourrait se disperser. Sa Gerbière devient alors la maison du verbe gallo, son grenier, sa réserve, sa sentinelle. Dès lors, le titre choisi relève-t-il vraiment du simple effet sonore ? Ou bien porte-t-il, dans le secret de ses lettres réarrangées, l’image même de la mission que Bernard s’est donnée ?
Le Beurnard – Glossaire des Mots Tordus (1/3)
Agaçaille (n.f.)
Grain d’énervement qui vous prend quand votre Xsara refuse de démarrer à cause « d’un air humide ». Bernard disait :
« L’agaçaille, c’é c’qui monte du ventre quand rien veut vous écouter. »
Arsouille (n.m.)
Personnage qu’on croise au bourg, toujours un verre d’avance, mais jamais un mot méchant. Bernard l’appelait :
« Le philosophe du comptoir, coumme i dit. »
B
Baraoude (n.f.)
Bruit confus, mélange de potin et d’éclats de voix. Un bal, une foire, ou juste deux voisins en train de discuter du temps.
« À Calouè, cha résonnait teuribe, on n’savait pu si c’é l’ortcheuste ou les goules ! »
Baoudou (n.m.)
Quelqu’un qui arrive à un mariage sans y avoir été invité, “pour voir”.
« Mé, méfie-te, y d’vient toujours avec deux mains vides et repart avec trois poches pleines. »
C
Caurdeu (n.m.)
Farfadet local, petit être de la lande qui fait trébucher les gens pressés. Bernard était certain qu’il en vivait au moins trois autour de Loudéac.
Chot’te (n.f.)
Petite peur qui fait accélérer le pas le soir, quand ça craque dans les fossés.
« Une chot’te, c’é pas grave : suffit d’avoir la lampe de poche qui marche. »
D
Daïs (n.m.pl.)
Les doigts, les extrémités précieuses qui gèlent en hiver et brûlent en été. Objet de toutes les attentions de Bernard.
« Lés daïs gourds, cha, c’é signe qui faut rentré. »
Dégourdi-bine (adj.)
Se dit de quelqu’un qui réfléchit vite… mais parfois trop.
« Y croit savoir, mé y sait pas qu’i sait pas. »
E
Euscarbiotte (n.f.)
Bric-à-brac mystérieux qu’on garde “au cas où”.
Bernard possédait trois boîtes pleines sans savoir ce qu’il y avait dedans.
F
Fouérou (n.m.)
Le souffle vital, l’énergie profonde. Sert à tout expliquer.
« Quand té manque de fouérou, mémonne de teu lever. »
Frouine (n.f.)
Petite satisfaction personnelle qui se cache sous le sourire.
« I l’a ben r’ussi son coup, yé, j’l’ai vu à la frouine ! »
G
Gouloou (n.m.)
La gorge – mais aussi l’appétit, la soif, et la joie de boire ensemble.
« Avoir l’gouloou sec, cha, c’é contre la santé. »
Guerroué (adj.)
Dur, gelé, cassant. Un mot qui s’applique aussi bien aux chemins qu’aux humeurs.
« Ce matin, méme ma moustache avé guerroué. »
H
Harmounie du bourg (n.f.)
Expression de Bernard pour parler du silence parfait juste avant qu’un voisin ne se mette à hurler « Qui c’est qu’a pris ma brouette ? »
L
Lipaou (n.m.)
Farceur, énergique, tout en gambettes. Bernard disait :
« Le lipaou, c’é lui qui fait rire tout le monde sans rien dire. »
M
Misiaou (n.m.)
Sueurs du front lorsqu’il fait trop chaud, ou quand on a peur qu’il reste plus de galette-saucisse à la fête du village.
O
Ouéchement (n.m.)
Découverte soudaine, souvent inutile mais réjouissante.
« Ah, v’là qui j’ai retrouvé ma chaousse ! Elle dormait dans la Xsara. »
P
Piaisi (n.m.)
Joie douce de la conversation, essence de tout texte de Bernard.
« Tant qu’i y a du piaisi, i y a de la vie. »
R
R’nâ (n.m.)
Créature des nuits, mélange de peur et d’imagination.
« Si té n’en vois pas, té peux l’entendre. »
Rougnonnaille (n.f.)
Petite plainte habituelle, presque affectueuse.
« S’il rougnonne pas, c’é qu’i est malade. »
T
Tcheue d’peulle (loc.)
État d’ivresse avancée, gaieté incontrôlable.
« Ié té rond coumme une tcheue d’peulle, mé tout gentil. »
V
Veurglaçaille (n.f.)
Le givre traitre du matin, ennemi juré de la Xsara.
« Ié a fallu r’gratter, r’gratter… j’voyions pu la route ! »
Z
Zouareiller (v.intr.)
Fouiner, chercher, traîner partout.
« Arrête de zouareiller, té vas finni par trouver tchi que té n’veux pas. »
Prochaine mise à jour : samedi 21 février
Quand les mots se libèrent de leur grille
Lettre non distribuée
Mais ma lettre ne se situe pas à ce genre d’anecdote. Ces derniers jours, pour les besoins d’un ouvrage en écriture, j’ai rendu visite à Yolande. Tu as écrit de nombreux papiers sur ses recherches généalogiques. De conversation en conversation, elle a fini par me confier que tu lui avais promis de faire des recherches afin de lui procurer une photocopie d’un article concernant son mariage, qui s’est déroulé à Plumieux en 1955. Cette confidence n’était pas une parole en l’air, mais une requête. En d’autres mots, elle m’a demandé si je pouvais m’en occuper. Comme si, de par cette proximité confuse que les gens m’attribuent à ton égard — peut-être due au fait que je parle de toi au présent — mais comment en pourrait-il être autrement ? — il leur semblait naturel de perpétuer leur demande auprès de moi. La même chose, quelques jours plus tard, avec Marcel. Là, il s’agissait d’un article que tu as écrit au début des années 2000 concernant la dissolution de son association : le même ton, la même confidence, chargée de la même attente.
J’ai donc écumé durant plusieurs jours les archives du Courrier Indépendant à la médiathèque de Loudéac, et durant quelques nuits, celles de Ouest-France et du Télégramme sur internet, et pu satisfaire en ton nom ces demandes. Sache que si certaines personnes m’érigent en légataire de tes engagements, cela m’honore à plus d’un titre. Cependant, afin de pouvoir continuer à circuler librement, une question se pose à présent : aurais-tu promis quelques caisses de champagne à l’un de tes nombreux contacts ? Car dans ce cas, je t’implore de me donner au plus vite son identité, afin que je puisse le supprimer de toute liste de rendez-vous. Comme tu le sais, mon cher Bernard, lorsqu’il s’agit de champagne, il ne faut pas pousser le bouchon trop loin !
10 janvier 1961 – 10 janvier 2026
Bernard et Thérèse chantent ensemble « Chez nous la pendule »
Cependant, toute information mérite d’être vérifiée. Pour ne laisser aucune place au doute ni à aucune influence, je me rendis auprès d’un maître du collectage : Alain Le Noac’h, gallésant émérite dont la probité est reconnue. Bien qu’âgé de 92 ans, il n’eut guère de peine à fouiller dans ses souvenirs. « Bernard avait collecté de nombreux chants interprétés par sa mère, me confia-t-il. Il avait envoyé les enregistrements à Dastum, à Rennes. Ils auraient dû en faire une copie et lui renvoyer les cassettes originales. Malheureusement, ils les ont perdues. Bernard ne savait plus comment espérer les revoir un jour. » Cette perte, doublée d’une incompréhension avec ses interlocuteurs, laissa en lui une profonde amertume. Après avoir confirmé ces éléments, je me surpris, certains soirs brumeux devant mon clavier AZERTY, à songer à la tristesse qu’avait dû éprouver Bernard.
Et, comme l’enfant que je n’ai jamais cessé d’être, je me pris à imaginer la découverte d’un des enregistrements disparus. Un seul où j’entendrais Bernard chanter avec sa mère. Ce souhait relevait du surréalisme, car rien, dans les témoignages recueillis, n’indiquait que Bernard ait jamais accompagné sa mère lors de ces sessions de collectage. Malgré tout, je me lançai dans cette quête avec la ferveur de celui qui croit au Graal. Cinq mois passèrent, les recherches s’enchaînèrent, tout comme les fausses pistes. Puis, un jour, les étoiles s’alignèrent. C’est grâce à cette conjonction heureuse que je peux aujourd’hui mettre en ligne cet enregistrement de 1984, réalisé par Bernard dans la maison familiale du Taillis, et dans lequel il accompagne Thérèse au chant (*).
La chanson, intitulée « Chez nous la pendule », est un chant populaire, ancien et quelque peu grivois. On en trouve trace dès 1738 dans le manuscrit dit de Castries, dénommé « Recueil de chansons galantes, badines et à boire », et conservé à la Bibliothèque Mazarine. Puisqu’il s’agit d’une chanson à boire, levons donc nos verres, en ce jour si particulier du 10 janvier, à l’écoute de Thérèse et de Bernard, à nouveau réunis.
* Il est possible que cet enregistrement ne soit rien d’inédit — il l’est pour moi ; c’est ce qui fut le moteur de ma recherche, et celui de mon bonheur.
Deux années sur les traces de Bernard.
Entre deux réveillons Bernard se met en grille.
Ça va pas ben fort d’la tête chez li, va !
Y a enco sa tignasse qu’i li a décollé la cervelle, à c’t’oubriou-là ! »
Bernard et le Sorcier de La Prénessaye.

Roland redressa la tête.
— Bien sûr que si ! Mais je veux qu’on me coupe les cheveux à la seconde même où j’aurai gagné mon pari !
Le défi fut donc lancé. Et, mois après mois, sous le regard médusé de la clientèle, Roland se transforma peu à peu en une sorte de druide échevelé. Bernard, de passage régulier à La Prénessaye, ne manquait jamais de vérifier que son ami respectait scrupuleusement son engagement.
— Un pari, c’est un pari, répétait-il, même à un poil près.
Arriva enfin le 31 décembre. Vers 23 h 30, Bernard pénétra dans le bar et ne put que constater que le Sorcier avait tenu parole. Toutefois, il restait une question essentielle : qui allait lui couper les cheveux à minuit pile ? « Moi, j’étais chez de la famille à Loudéac avec ma femme », raconte Désiré. « Bernard m’a téléphoné. Il voulait que je vienne immédiatement couper les cheveux du Sorcier. Ah ça non ! Je réveillonne, et je ne prends pas la voiture ! » Mais Bernard n’était pas du genre à renoncer. « Eh bien, il est venu me chercher ! », poursuit Désiré, encore amusé. « Il a débarqué à Loudéac, m’a embarqué de force et m’a traîné jusqu’au bar. » Et c’est ainsi que, quelques minutes après les douze coups de minuit, devant un public hilare venu en nombre pour l’occasion, Désiré accomplit sa mission : il coupa les cheveux du Sorcier, mettant fin à un pari insensé qu’aucune baguette magique n’eût su accomplir avec plus de panache.
Alain retrouve les Gerbières de son ami Bernard.

Bernard Le Borgne et le mythe de la Xsara.

Bernard Le Borgne et la légende du journaliste stagiaire

Exposition des photographies de Bernard : Un dernier partage
Bernard et l'astrologie

- « Hé ho, té là, l’chevelu ! T’as pas l’cerveau qu’tourne dans la pâte à crépes, non ? D’où c’é qu’tu m’sors toute c’te tripotée d’animâs qu’voudré me béseu ma galette-saucisse ? Qu’i z’essayent un p’tit coup, pour vaï… j’leur ferai passer l’envie en deux coups d’cuiller à pot ! ».
Vingt-deux années après .... Une gerbière inédite de bernard

Il avé fait teullement chaoud, l’étée-là, que la terre s’fendé en deux, coume si le Bon Dieu avé tapeu dins su l’soulé aveuc un grand coutiaou. J’vous jure, j’avions jamè veu cha d’même depé la canicule de soixante-seize ! Y paraît qu’la Marcelle fé chauffer sa pâte à crêpes su une pierre plate, toute seu, ô soleil, san méme metteu l’feu dessou. Quant à son Hector, li, i rallume sa pipe aveuc des cailloux qu’i ramassent aveuc des gants en laine de roque, de paeur d’s’y brûleu lous daïs.
Les rusiaoux tirint su l’aigre : y avé pu rin qu’un fillet d’iau qui s’tortillonneu coume un verre malade. Les truites, ielles, n’en pouvint pu : i s’méttint à envié lés poissons rouges dins lous bocaux, tellement qu’i deuvint jaloues du fraîte qu’i n’avint pas.
Le marchand d’glaâce, p’tit bonhomme, avé fermeu boutique. I disait qu’i n’avé méme pas l’temps d’les metteu dins les cornies que déjà i s’retrouvait aveuc du lait frais su l’doou. Les clients râlaint, ce qui réchauffait cor plus la boutique, ah dame !
Au Fernand, qu’avé changeu sa casquette pour un chapeau méxicain—pour faire coumme si ça l’dévait rafraîchi—j’ai vouleu li rassaureu en li disant :
— T’inquiète pas, mon gars. D’main c’é l’premier d’aou : les Parisiens arrivent… I va pleuvoir, sûr et certain !
Mé dame… Le lendemain, lés Parisiens sont ben arriveu, toute la batache, les parasols sus l’épaule, les valises qui grinceut, les tchioûs qu’avint rêcho de vin rouge dans l’gouloou.
Mé j’pouvons vous dire :
I n’a méme pas pleu !
Pas méme un p’tit crachin pour r’ssensé la poussière. Pu rin ! Le soleil pétaint su nos têtes coume un four à pain.
Ah dame… ô n’peut pus avoir confiance en iaeux !
Le mercredi 4 avril 1984 ...

Le mystère de la première Gerbière enfin résolu ?
Des croquis en message pour Bernard
Le public au rendez-vous de l'exposition de Bernard

Michel Baud, membre des Chantous d’Loudia, est venu saluer Bernard

Des jeux en Gallo autour de l'exposition de Bernard
Des chansons pour le chantou photographe

Marc le Fur, député, rend hommage à Bernard Le Borgne sur sa page publique Facebook

Une histoire du Gallo autour de l'exposition Des photographies de Bernard Le Borgne("Le Télégramme" du 20 octobre 2025)

Un atelier d'écriture autour de l'exposition des photographies de Bernard
Bernard Le Borgne de retour dans la presse (suite)("Le Télégramme" 13 octobre et 17 septembre 2025)
Bernard Le Borgne de retour dans la presse (suite)("Le Télégramme" du 1er octobre 2025)

La légende du crapaud dévoilée lors du vernissage de l'exposition.
Bernard Le Borgne de retour dans la presse (suite)("L'Hebdomadaire d'Armor" du 2 octobre 2025)

Bernard Le Borgne de retour dans la presse (suite)("Ouest France" du 30 septembre 2025)
Le public en nombre pour l'inauguration de l'exposition de photographies de Bernard Le Borgne.
Bernard Le Borgne de retour dans la presse ("Le Télégramme" du 24 septembre 2025)
Bernard : 380 000 km de la terre à la lune
Bernard Le Borgne à la Une

Le gallo, entre la voix du pays et la langue de papier

Puis vint le tournant des années 2000. Des institutions, soucieuses de sauvegarde et de reconnaissance, entreprirent de fixer une norme, d’ériger un gallo standard, presque littéraire. Avec ses grammaires, ses dictionnaires, ses manuels, la langue franchissait la porte des écoles, des administrations, des bibliothèques. Elle gagnait en légitimité, mais perdait peut-être en chair. Car à vouloir codifier l’oral, on risque d’en étouffer la spontanéité.
Le paradoxe est là, douloureux parfois : d’un côté, une langue institutionnelle qui permet de transmettre, d’enseigner, de publier ; de l’autre, le risque d’un éloignement du parler vrai, celui des veillées, des contes, des plaisanteries, et des amitiés. La standardisation a créé une gallèse parallèle, plus noble peut-être, mais aussi plus figée, et qui ne chante pas toujours comme dans la bouche des anciens.
Pour les locuteurs natifs, cette « langue de papier » sonne parfois étrangère, presque apprivoisée. Pour les jeunes générations en revanche, ou pour ceux qui n’ont pas reçu le gallo en héritage, elle représente souvent la seule voie d’accès. Ainsi, le gallo n’a pas disparu de la vie populaire, mais il se déploie désormais en deux registres qui cohabitent sans toujours se rencontrer : celui des institutions et celui du quotidien.
Reste une question, lourde de nostalgie : comment faire en sorte que la langue conserve son âme — cette chaleur des mots échangés au coin du feu — tout en trouvant sa place dans les cadres officiels ? Le défi du gallo aujourd’hui est sans doute de renouer ce lien, pour que la reconnaissance n’aille pas sans la saveur.
Drouet de r’ponsse imaginaire à c’t’heure d’astour
I paraî qu’i a ieun vieux chevelu qu’chercheu dépuis pas loin d’deux anêyes des papieurs, des enrégistr’mens, des videïos, des photôs, su ma pomme. Mé, moué, j’le connais poin c’ti-là ! Y en a qu’disent qu’i s’reu journalaoux, coume moué, pou lou méme journiaou, mé j’l’ai jaimé veu !
D’aoutes i dis’nt : « ce gars-là, i a dejâ écri su té, dans ieun livr’ d’histouère d’pays ». Ah bôn ? Mé, moué, j’l’ai pas lue c’ti livr’.
Et pi y’en a cor qu’dis’nt : « i a feut ieun sit’ su la net’ su ta vie ».
Bah dis donc, c’ti gars, ié cor tcheu barré d’la caboche ! Lé pas lés cheveus qui li ont grignoté la matiére grise, non ?
Des papieurs, des bazars, j’veux bin, lou livr’ ossi, ça sert à caleu la machine à laveu d’Josè, mé lou sit’ machin, ça va poin ! I sait pas qu’i a encor lés veillèyes ô tour d’cheminé pou causer ?
Moué, j’y suis tourjou. Dîtes-li qu’i porte son boua et sa boulaïe, on va p’t’êt bin causer ensemb’ pour de vrai, ieun d’ces jours !
Lorsque Bernard écrivait une Gerbière à propos de son chien Horace
(Extrait des Gerbières) Lorsque Bernard promulguait un conseil aux bricolous
Bientôt l'exposition !
« Lorsque Beurnard vous photographiait » présente une cinquantaine de photographies des festivités plémétaises, ferrandières et prénessayaises des années 1990 prisent par l’objectif de Bernard Le Borgne, dit Beurnard. Réparties en différentes thématiques allant des manifestations associatives à la vie pastorale, des animations municipales aux évènements sportifs, elles dressent un portrait d’un territoire joyeux qui partage le gout du « tous ensemble » à l’aube du XXIe siècle. Cette exposition sera visible du 23 septembre au 31 octobre 2025 à la médiathèque de Plémet.





































































