Chroniques
entre l'encre et la mémoire

Le Beurnard – Glossaire des Mots Tordus (1/3)

On connaît le Larousse et le Robert… mais s’il existait un dictionnaire pour les mots du cœur et du pays, ce serait le Beurnard. Ce glossaire imaginaire, inspiré des Gerbières de Bernard Le Borgne, fait entendre une langue populaire et profondément vivante. À travers ces mots tordus, drôles ou tendres, c’est tout un parler local que Bernard fait résonner, tel un refrain intemporel, où les dièses et les bémols sont familiers, et les paroles comme assoupies aux bords des lèvres.

Il suffit alors d’en feuilleter quelques pages pour voir resurgir ce langage, à la fois malicieux et poétique, que le Beurnard recueille comme autant de petites histoires à partager.

A
Agaçaille (n.f.)
Grain d’énervement qui vous prend quand votre Xsara refuse de démarrer à cause « d’un air humide ». Bernard disait :
« L’agaçaille, c’é c’qui monte du ventre quand rien veut vous écouter. »
Arsouille (n.m.)
Personnage qu’on croise au bourg, toujours un verre d’avance, mais jamais un mot méchant. Bernard l’appelait :
« Le philosophe du comptoir, coumme i dit. »
B
Baraoude (n.f.)
Bruit confus, mélange de potin et d’éclats de voix. Un bal, une foire, ou juste deux voisins en train de discuter du temps.
« À Calouè, cha résonnait teuribe, on n’savait pu si c’é l’ortcheuste ou les goules ! »
Baoudou (n.m.)
Quelqu’un qui arrive à un mariage sans y avoir été invité, “pour voir”.
« Mé, méfie-te, y d’vient toujours avec deux mains vides et repart avec trois poches pleines. »
C
Caurdeu (n.m.)
Farfadet local, petit être de la lande qui fait trébucher les gens pressés. Bernard était certain qu’il en vivait au moins trois autour de Loudéac.
Chot’te (n.f.)
Petite peur qui fait accélérer le pas le soir, quand ça craque dans les fossés.
« Une chot’te, c’é pas grave : suffit d’avoir la lampe de poche qui marche. »
D
Daïs (n.m.pl.)
Les doigts, les extrémités précieuses qui gèlent en hiver et brûlent en été. Objet de toutes les attentions de Bernard.
« Lés daïs gourds, cha, c’é signe qui faut rentré. »
Dégourdi-bine (adj.)
Se dit de quelqu’un qui réfléchit vite… mais parfois trop.
« Y croit savoir, mé y sait pas qu’i sait pas. »
E
Euscarbiotte (n.f.)
Bric-à-brac mystérieux qu’on garde “au cas où”.
Bernard possédait trois boîtes pleines sans savoir ce qu’il y avait dedans.
F
Fouérou (n.m.)
Le souffle vital, l’énergie profonde. Sert à tout expliquer.
« Quand té manque de fouérou, mémonne de teu lever. »
Frouine (n.f.)
Petite satisfaction personnelle qui se cache sous le sourire.
« I l’a ben r’ussi son coup, yé, j’l’ai vu à la frouine ! »
G
Gouloou (n.m.)
La gorge – mais aussi l’appétit, la soif, et la joie de boire ensemble.
« Avoir l’gouloou sec, cha, c’é contre la santé. »
Guerroué (adj.)
Dur, gelé, cassant. Un mot qui s’applique aussi bien aux chemins qu’aux humeurs.
« Ce matin, méme ma moustache avé guerroué. »
H
Harmounie du bourg (n.f.)
Expression de Bernard pour parler du silence parfait juste avant qu’un voisin ne se mette à hurler « Qui c’est qu’a pris ma brouette ? »
L
Lipaou (n.m.)
Farceur, énergique, tout en gambettes. Bernard disait :
« Le lipaou, c’é lui qui fait rire tout le monde sans rien dire. »
M
Misiaou (n.m.)
Sueurs du front lorsqu’il fait trop chaud, ou quand on a peur qu’il reste plus de galette-saucisse à la fête du village.
O
Ouéchement (n.m.)
Découverte soudaine, souvent inutile mais réjouissante.
« Ah, v’là qui j’ai retrouvé ma chaousse ! Elle dormait dans la Xsara. »
P
Piaisi (n.m.)
Joie douce de la conversation, essence de tout texte de Bernard.
« Tant qu’i y a du piaisi, i y a de la vie. »
R
R’nâ (n.m.)
Créature des nuits, mélange de peur et d’imagination.
« Si té n’en vois pas, té peux l’entendre. »
Rougnonnaille (n.f.)
Petite plainte habituelle, presque affectueuse.
« S’il rougnonne pas, c’é qu’i est malade. »
T
Tcheue d’peulle (loc.)
État d’ivresse avancée, gaieté incontrôlable.
« Ié té rond coumme une tcheue d’peulle, mé tout gentil. »
V
Veurglaçaille (n.f.)
Le givre traitre du matin, ennemi juré de la Xsara.
« Ié a fallu r’gratter, r’gratter… j’voyions pu la route ! »
Z
Zouareiller (v.intr.)
Fouiner, chercher, traîner partout.
« Arrête de zouareiller, té vas finni par trouver tchi que té n’veux pas. »

Prochaine mise à jour : samedi 21 février

Quand les mots se libèrent de leur grille

La grille de mots croisés consacrée à Bernard et mise en ligne sur ce site entre deux réveillons a donné lieu à quelques réactions amusantes. J’ai d’abord reçu quelques demandes d’indices, auxquelles je n’ai pu répondre en raison d’une absence. Puis sont arrivées plusieurs grilles dûment remplies, avec panache. Chapeau bas aux cruciverbistes qui ont su allier leur connaissance de Bernard à ce jeu littéraire qui n’a jamais été, à titre personnel, ma tasse de thé. La réception de ces grilles — en particulier celles parfois griffonnées sur une simple feuille de papier, presque couvertes d’écriture, comme le faisait jadis Bernard, littérateur sur tous supports — m’a profondément touché. On dépassait alors le cadre de la simple solution pour entrer dans la sphère de l’hommage né de l’hommage, de la réminiscence du geste du céleste auteur, redonnant sens à la transmission d’une vie qui s’animait à nouveau, en ricochet. Elles enrichissaient également la raison d’être même de ce site, et semblaient reprendre la main de son capitaine, parti il y a deux années sur les mers du temps — non pas à la recherche de Moby Dick, la majestueuse baleine blanche, mais de Bernard Le Borgne.

Prochaine mise à jour : samedi 14 février

Lettre non distribuée

Mon cher Bernard,

Je tiens à te faire part des derniers événements survenus. Comme tu le sais, depuis que je ne cesse d’interroger, au fil de mes rencontres, des personnes que tu as connues, certaines d’entre elles se sont imaginées que j’étais l’un de tes proches. Si l’on m’a d’abord pris pour un journaliste curieux, à force d’apporter des précisions sur ta vie à mes interlocuteurs — qui se trompent de date, de lieu ou d’événement te concernant — on m’a collé à mon insu cette étiquette improbable, voire même parfois celle de biographe. Le comble fut sûrement atteint avec Joséphine, âgée de 93 ans, qui te fournissait en cendriers publicitaires pour ta collection d’objets de brasserie, et qui, ne t’ayant vu depuis longtemps, me chargea de te saluer. Je lui ai promis que je le ferais, n’osant lui avouer ton départ. C’est donc à présent chose faite.

Mais ma lettre ne se situe pas à ce genre d’anecdote. Ces derniers jours, pour les besoins d’un ouvrage en écriture, j’ai rendu visite à Yolande. Tu as écrit de nombreux papiers sur ses recherches généalogiques. De conversation en conversation, elle a fini par me confier que tu lui avais promis de faire des recherches afin de lui procurer une photocopie d’un article concernant son mariage, qui s’est déroulé à Plumieux en 1955. Cette confidence n’était pas une parole en l’air, mais une requête. En d’autres mots, elle m’a demandé si je pouvais m’en occuper. Comme si, de par cette proximité confuse que les gens m’attribuent à ton égard — peut-être due au fait que je parle de toi au présent — mais comment en pourrait-il être autrement ? — il leur semblait naturel de perpétuer leur demande auprès de moi. La même chose, quelques jours plus tard, avec Marcel. Là, il s’agissait d’un article que tu as écrit au début des années 2000 concernant la dissolution de son association : le même ton, la même confidence, chargée de la même attente.

J’ai donc écumé durant plusieurs jours les archives du Courrier Indépendant à la médiathèque de Loudéac, et durant quelques nuits, celles de Ouest-France et du Télégramme sur internet, et pu satisfaire en ton nom ces demandes. Sache que si certaines personnes m’érigent en légataire de tes engagements, cela m’honore à plus d’un titre. Cependant, afin de pouvoir continuer à circuler librement, une question se pose à présent : aurais-tu promis quelques caisses de champagne à l’un de tes nombreux contacts ? Car dans ce cas, je t’implore de me donner au plus vite son identité, afin que je puisse le supprimer de toute liste de rendez-vous. Comme tu le sais, mon cher Bernard, lorsqu’il s’agit de champagne, il ne faut pas pousser le bouchon trop loin !

Prochaine mise à jour programmée # 05 : samedi 24 janvier 2026.

10 janvier 1961 – 10 janvier 2026
Bernard et Thérèse chantent ensemble « Chez nous la pendule »

En septembre 2025, j’appris, par un ricochet verbal, que Bernard, entre autres collecteur de chants, avait envoyé par voie postale un grand nombre de cassettes audio à Dastum. Parmi ces envois figuraient des enregistrements qu’il avait réalisés de sa propre mère, Thérèse. Or, ces bandes avaient été égarées. Bernard, m’a-t-on dit, fut profondément meurtri par cette perte. Dastum — dont le nom signifie « recueillir » en breton — a pour vocation de sauvegarder le patrimoine oral. Il était donc naturel que Bernard, comme tant d'autres collecteurs passionnés, leur confie le fruit de ses collectes. Mais ici, l'information prenait une dimension intime, puisque ces bandes ne contenaient pas seulement un patrimoine immatériel, mais la voix d’une mère enregistrée par son propre fils. Un écho d’autant plus émouvant lorsque l’on sait que c’est Thérèse qui initia Bernard au chant.

Cependant, toute information mérite d’être vérifiée. Pour ne laisser aucune place au doute ni à aucune influence, je me rendis auprès d’un maître du collectage : Alain Le Noac’h, gallésant émérite dont la probité est reconnue. Bien qu’âgé de 92 ans, il n’eut guère de peine à fouiller dans ses souvenirs. « Bernard avait collecté de nombreux chants interprétés par sa mère, me confia-t-il. Il avait envoyé les enregistrements à Dastum, à Rennes. Ils auraient dû en faire une copie et lui renvoyer les cassettes originales. Malheureusement, ils les ont perdues. Bernard ne savait plus comment espérer les revoir un jour. » Cette perte, doublée d’une incompréhension avec ses interlocuteurs, laissa en lui une profonde amertume. Après avoir confirmé ces éléments, je me surpris, certains soirs brumeux devant mon clavier AZERTY, à songer à la tristesse qu’avait dû éprouver Bernard.

Et, comme l’enfant que je n’ai jamais cessé d’être, je me pris à imaginer la découverte d’un des enregistrements disparus. Un seul où j’entendrais Bernard chanter avec sa mère. Ce souhait relevait du surréalisme, car rien, dans les témoignages recueillis, n’indiquait que Bernard ait jamais accompagné sa mère lors de ces sessions de collectage. Malgré tout, je me lançai dans cette quête avec la ferveur de celui qui croit au Graal. Cinq mois passèrent, les recherches s’enchaînèrent, tout comme les fausses pistes. Puis, un jour, les étoiles s’alignèrent. C’est grâce à cette conjonction heureuse que je peux aujourd’hui mettre en ligne cet enregistrement de 1984, réalisé par Bernard dans la maison familiale du Taillis, et dans lequel il accompagne Thérèse au chant (*).

La chanson, intitulée « Chez nous la pendule », est un chant populaire, ancien et quelque peu grivois. On en trouve trace dès 1738 dans le manuscrit dit de Castries, dénommé « Recueil de chansons galantes, badines et à boire », et conservé à la Bibliothèque Mazarine. Puisqu’il s’agit d’une chanson à boire, levons donc nos verres, en ce jour si particulier du 10 janvier, à l’écoute de Thérèse et de Bernard, à nouveau réunis.

* Il est possible que cet enregistrement ne soit rien d’inédit — il l’est pour moi ; c’est ce qui fut le moteur de ma recherche, et celui de mon bonheur.

Prochaine mise à jour programmée # 04 : samedi 17 janvier 2026.

Deux années sur les traces de Bernard.

Janvier 2024 – Janvier 2026 : deux années passées sur les traces de Bernard Le Borgne. Ce fut un temps de recherche et d'écriture si intense qu'il impose aujourd'hui un point d’étape — une sorte d'introspection en guise d’anniversaire. Pendant la rédaction de Tous les chemins mènent à Plémet, cet ouvrage où se mêlent légendes oubliées, faits divers et fragments de mémoire locale, je confiais souvent à une personne chère un sentiment singulier : celui d’écrire, au fil de la plume, ce que Bernard aurait lui-même écrit si le destin en avait décidé autrement. Cette impression était si vive que je fouillais chaque recoin de ma conscience pour y trouver les prémices d’une corrélation indéniable. Mais rien n’y fit. Faute d'arguments tangibles ou de faits vérifiables, ce ressenti restait pour moi une simple intuition. 

Fidèle à ma manie d'analyser chaque information pour rester seul juge, loin de toute influence, je conclus alors que cette sensation ne menait à rien. Le temps a passé. Le livre a été publié, et j'ai poursuivi mes recherches sur Bernard. Plus de 215 000 caractères plus tard, pour un manuscrit dont j'ignore encore l'avenir, mon regard sur l'homme a changé. Au fil de mes découvertes, je l'ai cru animateur, correspondant, journaliste, chantou, et, entre autres, chroniqueur en langue gallèse. Pourtant, avec deux ans de recul, un seul terme s'impose pour le définir, au-delà de sa stature littéraire : celui de passeur. Bernard fut un transmetteur de mémoire. Il a œuvré sans compter pour la transmission des chants, du gallo, du patrimoine et, au final, de l'amour de la vie. Curieusement, je n'avais d'abord fait aucun rapprochement entre cette constatation et mon intuition initiale. 

Pourtant, dès novembre dernier, certains signes auraient dû m’alerter, puisque l’ouvrage consacré à Plémet entrait, porté par le bouche-à-oreille, dans un succès local inattendu. De rencontre en rencontre, un mot revenait sans cesse : « Merci pour cette transmission ! » L'évidence m'est apparue il y a quelques semaines seulement, alors que j’entamais l’écriture du deuxième volume de Tous les chemins mènent à Plémet. Entre transmetteurs de mémoire, le lien était là. Les évidences sont parfois des portes ouvertes, alors que nous nous efforçons d’entrer par effraction par la fenêtre, si ce n’est, pour reprendre le titre de ta célèbre chronique, la gerbière. Je sais à présent que je poursuis ton œuvre, sur les mêmes lieux, le même territoire, en y croisant parfois les mêmes personnages. 

Est-ce pour cela qu’après avoir recueilli les informations nécessaires pour te consacrer quelques pages dans Tous les chemins j’ai choisi, après sa parution, de poursuivre mes recherches, tentant d’approcher au plus près de ta volatile vérité ? Est-ce pour cela que, malgré la distance de nos vies, tu me sembles si proche ? Deux années déjà ! Peut-on sortir indemne de l’étude d’une existence hors norme et d’une personnalité comme la tienne ? Ai-je d'ailleurs vraiment envie de m’en détacher ? Pourquoi quitterais-je ce compagnon silencieux qui me parle tant, dépositaire de mes propres espoirs comme de mes échecs ? Te faire revenir de l’ombre où tu reposes depuis dix-huit ans est sans doute ma façon de réparer l’injustice de l’oubli qui guette les dompteurs de mots, ces voleurs d’étincelles. Et d’espérer qu’au-delà des destins jumelés, séparés par des décennies, il soit encore possible de modifier le présent en éclairant le passé. 

Mon cher compagnon d'infortune, mon cher Bernard : qu’un jour, peut-être lointain, on se souvienne de ce que nous fûmes, de nos fragilités et de nos écrits. Que nous puissions encore offrir un sourire ou une émotion à ceux qui cherchent dans la littérature un refuge — cet abri entre deux pages où l’on s’assoupit avec la promesse de retrouver, au réveil, l’ami de la veille. Et si, pour fêter ce deuxième anniversaire de notre relation littéraire, nous trinquions enfin ensemble ?

Mise à jour programmée # 03 : samedi 10 janvier 2026.

Entre deux réveillons Bernard se met en grille.

Entre deux réveillons et quelques souvenirs partagés, Bernard a accepté de se prêter au jeu. Cette grille de mots croisés, d’un amateurisme affiché mais pleine de clins d’œil, propose de parcourir autrement quelques épisodes, passions, rencontres et expressions qui ont jalonné sa vie. Rien d’exhaustif ici, et encore moins de solennel. Bernard avait la réputation de remplir une grille de mots croisés en moins de temps qu’il ne faut pour sortir son crayon… Pour ma part, je n’ai jamais vu dans les mots croisés que le supplice redouté des maux croisés. C’est dire à quel point je me suis moi-même retrouvé sur le grill à la composition de ce billet !

« I paraît qu’y a l’grand cheveulu qu’m’a met aor en grille, asteure !
Coume eun sauciss, mé sans la galette !
Ça va pas ben fort d’la tête chez li, va !
Y a enco sa tignasse qu’i li a décollé la cervelle, à c’t’oubriou-là ! »

Vous pouvez télécharger la grille complète au format PDF en cliquant ici.
Mise à jour programmée # 02 : samedi 3 janvier 2026.

Bernard et le Sorcier de La Prénessaye.

« Viens donc, mon ami Désiré. Remplis-moi encore ce verre d’oubli esseulé avant l’apocalypse, que je t’entende me parler à nouveau de Bernard. » Désiré me sourit, me resservit, puis entreprit de me raconter une histoire remontant à la fin des années 1990. À cette époque, le bar-buraliste de La Prénessaye ne s’appelait pas encore Le Café des Sports, mais Le Sorcier. Un nom étrange pour un établissement situé à cent mètres d’une église, mais parfaitement justifié : le patron d’alors, Roland, était rebouteux à ses heures. Bernard et lui s’entendaient à merveille et s’amusaient à se lancer les paris les plus improbables. Un début janvier, Bernard passa présenter ses vœux au Sorcier. Le bar était plein à craquer, et chacun se moquait gentiment de Roland, affublé d’une barbe de trois jours héritée des fêtes. Bernard, l’œil pétillant, lança :
— Je parie que t’es pas cap’ de passer l’année sans te raser ni te couper les cheveux !
Roland redressa la tête.
— Bien sûr que si ! Mais je veux qu’on me coupe les cheveux à la seconde même où j’aurai gagné mon pari !
Le défi fut donc lancé. Et, mois après mois, sous le regard médusé de la clientèle, Roland se transforma peu à peu en une sorte de druide échevelé. Bernard, de passage régulier à La Prénessaye, ne manquait jamais de vérifier que son ami respectait scrupuleusement son engagement.
— Un pari, c’est un pari, répétait-il, même à un poil près.
Arriva enfin le 31 décembre. Vers 23 h 30, Bernard pénétra dans le bar et ne put que constater que le Sorcier avait tenu parole. Toutefois, il restait une question essentielle : qui allait lui couper les cheveux à minuit pile ? « Moi, j’étais chez de la famille à Loudéac avec ma femme », raconte Désiré. « Bernard m’a téléphoné. Il voulait que je vienne immédiatement couper les cheveux du Sorcier. Ah ça non ! Je réveillonne, et je ne prends pas la voiture ! » Mais Bernard n’était pas du genre à renoncer. « Eh bien, il est venu me chercher ! », poursuit Désiré, encore amusé. « Il a débarqué à Loudéac, m’a embarqué de force et m’a traîné jusqu’au bar. » Et c’est ainsi que, quelques minutes après les douze coups de minuit, devant un public hilare venu en nombre pour l’occasion, Désiré accomplit sa mission : il coupa les cheveux du Sorcier, mettant fin à un pari insensé qu’aucune baguette magique n’eût su accomplir avec plus de panache. 
Les prochaines mises à jour hebdomadaires seront en mode programmé. 
Si les algorithmes ne me font pas défaut, la prochaine mise à jour aura lieu le samedi 27 décembre.

Alain retrouve les Gerbières de son ami Bernard.

Alain Le Noac’h, né en 1932 dans le Finistère, demeure une figure emblématique du renouveau du gallo et de la collecte des chants et danses du territoire. En 2017, l’ampleur de son œuvre fut saluée, entre autres distinctions, par le collier de l’Hermine décerné par l’Institut culturel de Bretagne. Pendant près de vingt ans, il fut un proche compagnon de route de Bernard Le Borgne, engagé à ses côtés dans de multiples actions. Parmi celles-ci, citons le partage du poste de vice-président de La Truite du Ridor. Alain fut également membre de Terroirs et mémoires, l'ultime association fondée par Bernard en 1997. C’est lui encore qui, répondant à l’appel de son ami, le conseilla de s’adresser à l’imprimerie du Courrier lorsque Bernard souhaita éditer le premier recueil de ses Gerbières. Leur ultime collaboration en tant que membres du jury du concours de La Truite du Ridor remonte à la fin janvier 2008 — quatre mois avant la disparition de Bernard. C’est dire combien il m’importait de rendre visite à Alain, afin de vérifier et de croiser certaines informations concernant Bernard. Lors de ma seconde visite, début novembre, tandis que nous évoquions longuement son ami disparu, Alain m’avoua qu’il ne possédait plus de recueils des Gerbières, et que ceux-ci manquaient beaucoup à ses lectures du moment. Spontanément, sans même réfléchir à la faisabilité, je lui répondis : « Dès que je rencontrerai l’une de ses filles, je demanderai quelques exemplaires restants pour vous les transmettre. » C'était une promesse scellée. Début décembre, j’eus l’occasion de croiser brièvement Angela, de passage à Lanthénac. Je lui exposai ma demande, et elle s’empressa de me confier un exemplaire des recueils numérotés 3, 4 et 5. Ainsi, lors de ma troisième visite auprès d’Alain, le samedi 6 décembre, je pus lui remettre, de la part des filles de Bernard, les précieux recueils des Gerbières. « Pierre Jean, surtout, n’oublie pas de les remercier toutes trois, chaleureusement », me dit-il, ému. Non, Alain, je n’oublierai pas. Et je remercie à mon tour Bernard, ses filles, et toi-même, de m’avoir donné l’occasion — à moi, mauvais bougre, mais néanmoins pèlerin de sa mémoire — d’avoir eu, quelques instants, l’illusion d’être un bon samaritain. 
Prochaine mise à jour  hebdomadaire : Bernard et le sorcier de La Prénessaye.

Bernard Le Borgne et le mythe de la Xsara.

Les héros populaires ont toujours formé un duo indissociable avec leurs montures. Que serait Lucky Luke sans son cheval Jolly Jumper, ou Zorro sans le majestueux Tornado, à la robe noire de jais se détachant sur le crépuscule rougeoyant d’un écran de cinéma ? Bernard Le Borgne, enfant des Trente Glorieuses mécaniques, partageait lui aussi sa renommée de journaliste avec sa Citroën Xsara. Ce modèle ocre jaune, deux portes, arborait sur son pare-brise, tel un royal étendard, un autocollant où s’inscrivaient en lettres blanches sur fond rouge vif : Le Télégramme. Doté de cet insigne, on voyait Bernard arriver de loin. À travers tout le territoire, sa voiture était connue comme l’annonce d’un article de presse en devenir. Mais Bernard ne se contenta pas d’une gloire locale. À bord de son céleste véhicule, il parcourut l’Espagne, la Belgique, l’Écosse, l’Irlande, et même la Tchécoslovaquie, lors de divers voyages personnels. Loin d'être anodin, le nom même de son destrier à quatre pneus portait en lui l’écho des préoccupations sociales que Bernard défendit au cours de ses mandats municipaux. Aux révolutionnaires de 1789 qui scandaient dans les rues menant à la Bastille : « Ah ! ça ira, ça ira, ça ira ! Les aristocrates à la lanterne ! », comment ne pas entendre, en y ajoutant un accent gallo et un brin de malice, la résonance d’un : « Ah ! ça Xsara, ça Xsara, ça Xsara ! Les aristocrates on les pendra ! » ? 

Bernard Le Borgne et la légende du journaliste stagiaire

Ce samedi 29 novembre, j’ai rendu visite à l’ami Désiré. Ce fut l’occasion de parler de la vie locale durant les Trente Glorieuses. Désiré ayant ouvert son salon de coiffure à Plémet en 1964, mes questions ont surtout porté sur la décennie des sixties. À ma demande, Désiré chercha dans ses classeurs des documents relatifs au virulent syndicat CIDUNATI, dont il fut un militant actif. Mais lorsque deux amis se retrouvent, ils finissent toujours par en évoquer un troisième (*). Ainsi, à chaque rencontre, Bernard Le Borgne surgit, au détour de mes questions et des souvenirs de Désiré. Finalement, c’est une photocopie d’une Gerbière de Bernard qu’il ressortit de ses innombrables archives. Et aussitôt, les scènes revinrent : lui, trésorier du comité des fêtes de Plémet, et Bernard allant punaiser des affiches dans les bals populaires des environs, dans les années 1990. « À l’époque, il n’y avait pas internet. Il fallait mettre des affiches partout pour attirer le public. Et pour les bals du comité des fêtes, le meilleur endroit pour faire de la publicité, c’était les salles de bal des autres communes », explique Désiré. « Alors, avec Bernard, on sillonnait les bals. Bernard, avec sa carte de presse, passait sans payer devant le guichetier », poursuit-il. « Et toi, comment faisais-tu ? », lui demandai-je. « Bernard disait à chaque fois, en me montrant du doigt : “C’est un journaliste stagiaire à la rédaction de Loudéac du Télégramme.” Et ça passait toujours ! », me répondit-il en riant. Cette anecdote m’amusa doublement. En 2024, quelques semaines après notre première rencontre, j’avais proposé à Angela de « vivre une journée de correspondant » de Bernard, son père. Elle accepta, et j’en avais fixé la date au 15 août. Ce jour-là il y avait deux rendez-vous essentiels pour la presse : la messe en plein air du sanctuaire marial diocésain de Querrien, où près de 3 000 fidèles assistent aux cérémonies de l’Assomption ; puis la fête des battages de Plumieux, tout aussi courue, dont les animations principales, telles que le défilé des tracteurs, commencent en début d’après-midi. Comme jadis son père, j’étais connu comme le loup blanc sur mes lieux d’activité. Aussi fus-je questionné par de nombreux habitués et responsables, y compris par le guichetier de la fête des battages, sur la fonction de la personne qui m’accompagnait. « C’est une journaliste stagiaire à la rédaction de Loudéac du Télégramme ! », répondais-je systématiquement. Et, comme autrefois pour Désiré, ça passait toujours. Je ne sais si les petits ou les grands esprits doivent forcément se rencontrer, comme l’affirme l’adage, mais ils savent au moins utiliser les mêmes ficelles… et offrir, par ricochet, au Télégramme, les meilleurs journalistes stagiaires qu’il ait connus !

(*) « Pour être deux, il faut être trois », aimais-je dire à une personne qui m’est chère, reprenant mot pour mot une sentence du poète Benjamin Péret.

Exposition des photographies de Bernard : Un dernier partage

Cela fait maintenant plusieurs semaines que s’est achevée l’exposition consacrée aux photographies de Bernard Le Borgne, avec ses animations, ses conférences et ses moments d’échange. Une fois les murs délestés de leurs images, il a fallu libérer les clichés de leurs cadres, ôter les verres, distinguer ceux prêtés par l’association Artcolle de ceux acquis par Angela, et rendre à chacun ce qui lui appartenait. Quand tout cela fut accompli, demeurait pourtant une dernière mission. Non la plus aisée, certes, mais peut-être la plus belle : prolonger, avec l'accord d'Angela, le geste de Bernard, ce geste simple et vaste qu’était le partage. Il était évident que, parmi les visiteurs, certains, en reconnaissant les fêtes de Plémet, de La Prénessaye ou de La Ferrière dans les années 1990, avaient retrouvé des visages familiers, un parent, un ami, une silhouette perdue de vue mais toujours présente dans la mémoire. Et il allait presque de soi qu’ils souhaiteraient emporter avec eux ce fragment de temps retrouvé, ce cliché chargé d’une nuée de souvenirs. À l’entrée, une affichette précisait donc : « Si vous désirez obtenir un fichier numérique d’une des photos exposées, merci d’en indiquer le numéro ainsi que votre adresse courriel. » L’idée était simple : offrir ces images, pour un usage intime, sans reproduction ni publication, à ceux qu’elles touchaient au cœur. Plus de vingt clichés ont ainsi été demandés. Le côté pratique semblait maîtrisé : j’avais scanné une partie des photos avant l’exposition, l’autre après le décrochage. Je pensais avoir tout prévu… sauf l’évidence qui m’avait échappé : retrouver, parmi une cinquantaine de fichiers, le numéro exact de chaque image exposée. Pour quelqu’un qui se perd déjà dans un puzzle de trois pièces, cette tâche minuscule prit soudain des allures de labyrinthe. Elle me sembla interminable. Mais en ce mardi 25 novembre, enfin, toutes les demandes ont été honorées. C’est là l’essentiel, même si le temps a été long. Il ne peut exister de représentation des photographies de Bernard Le Borgne sans proposer au public son esprit de partage. C’est entre autres à cela qu’on reconnaît ce qu’il fut.

Bernard et l'astrologie

Bernard Le Borgne, né le dix janvier, relève du signe astrologique du Capricorne. Il relève également, suivant l’astrologie chinoise, du Rat Métal. Dans cette astrologie universelle, Bernard est sous le signe de la Chèvre sur le plan créole ; du Dhanu, rattaché au Centaure et à la Licorne dans l’horoscope hindou, et de l’Oie des neiges pour les chamans amérindiens. Il est aussi un baobab en Afrique et le Chariot étoilé de Tahiti. Cela fait beaucoup de correspondances célestes pour un seul homme. S’il avait eu conscience de toute cette ménagerie à laquelle il répondait astrologiquement parlant, sa vie en eût peut-être été changée. De correspondant de presse au Télégramme, serait-il devenu journaliste animalier pour le magazine « La vie des bêtes » ? De l’auréole mystique que diffuse le baobab sur le règne végétal, aurait-il nommé sa rubrique Les Gerbières, par Les Herbières ? Rien n’est moins sûr. D’ailleurs, ce flot d’animaux aurait été un souci supplémentaire pour lui. Sur le plan pratique, cette ménagerie n’aurait pu tenir au complet dans sa Xsara. Et la Chèvre, l’Oie et le Rat lui auraient peut-être fait concurrence dans la dégustation des galettes-saucisses qu’il affectionnait. Même si, de par son goût du partage, il en aurait volontiers laissé échapper quelques miettes...
- « Hé ho, té là, l’chevelu ! T’as pas l’cerveau qu’tourne dans la pâte à crépes, non ? D’où c’é qu’tu m’sors toute c’te tripotée d’animâs qu’voudré me béseu ma galette-saucisse ? Qu’i z’essayent un p’tit coup, pour vaï… j’leur ferai passer l’envie en deux coups d’cuiller à pot ! ».


Vingt-deux années après .... Une gerbière inédite de bernard

Au début des années 2000, Armand veut créer un petit magazine (ou plutôt un fanzine) d’informations locales. Celui-ci doit comprendre diverses annonces de festivités, et de leurs préparations, des textes sur le patrimoine, des rubriques en gallo, et, entre autres, des recettes de la cuisine d’antan. Il contacte diverses personnes, dont Bernard, qu’il connait en tant que correspondant de presse qu’il a rencontré à plusieurs reprises lors d’assemblées générales et d’animations. Le projet traine un peu, s’étire et finit par se concrétiser en fin d’année 2003. Bernard doit fournir des textes en gallo. La maquette du premier numéro du magazine « Les Nouvelles du Four à Pain » est prête, un lot d’articles est programmé pour les futurs numéros, et d’autres projets d’édition impliquant Bernard sont en cours d’élaboration. Malheureusement le brutal décès de l’épouse d’Armand mit fin au projet. L’affaire fut oubliée, et vingt-deux années s’écoulèrent. De recherche en recherche, j’ai fini par rencontrer Armand. Celui-ci m’a permis de reproduire ce texte inédit de Bernard, destiné au 1er numéro des « Nouvelles du Four à Pain » :

Il avé fait chaoud, l’étée-là !

Il avé fait teullement chaoud, l’étée-là, que la terre s’fendé en deux, coume si le Bon Dieu avé tapeu dins su l’soulé aveuc un grand coutiaou. J’vous jure, j’avions jamè veu cha d’même depé la canicule de soixante-seize ! Y paraît qu’la Marcelle fé chauffer sa pâte à crêpes su une pierre plate, toute seu, ô soleil, san méme metteu l’feu dessou. Quant à son Hector, li, i rallume sa pipe aveuc des cailloux qu’i ramassent aveuc des gants en laine de roque, de paeur d’s’y brûleu lous daïs.
Les rusiaoux tirint su l’aigre : y avé pu rin qu’un fillet d’iau qui s’tortillonneu coume un verre malade. Les truites, ielles, n’en pouvint pu : i s’méttint à envié lés poissons rouges dins lous bocaux, tellement qu’i deuvint jaloues du fraîte qu’i n’avint pas.
Le marchand d’glaâce, p’tit bonhomme, avé fermeu boutique. I disait qu’i n’avé méme pas l’temps d’les metteu dins les cornies que déjà i s’retrouvait aveuc du lait frais su l’doou. Les clients râlaint, ce qui réchauffait cor plus la boutique, ah dame !
Au Fernand, qu’avé changeu sa casquette pour un chapeau méxicain—pour faire coumme si ça l’dévait rafraîchi—j’ai vouleu li rassaureu en li disant :
— T’inquiète pas, mon gars. D’main c’é l’premier d’aou : les Parisiens arrivent… I va pleuvoir, sûr et certain !
Mé dame… Le lendemain, lés Parisiens sont ben arriveu, toute la batache, les parasols sus l’épaule, les valises qui grinceut, les tchioûs qu’avint rêcho de vin rouge dans l’gouloou.
Mé j’pouvons vous dire :
I n’a méme pas pleu !
Pas méme un p’tit crachin pour r’ssensé la poussière. Pu rin ! Le soleil pétaint su nos têtes coume un four à pain.
Ah dame… ô n’peut pus avoir confiance en iaeux !

Le mercredi 4 avril 1984 ...

Le mercredi 4 avril 1984, à Plumieux, le temps est à la grisaille. A 17 heures, une pluie fine recouvre la chaussée de la route du Taillis où Bernard gare sa voiture. Sa mère l’attend sur le pas de la porte de la maison familiale. Le fiston prodige est à l’heure, toujours souriant, toujours affectif. Il tient entre ses mains son magnétophone. C’est un jour de collecte, de celles qu’il affectionne le plus : collecter les chants anciens chantés par sa mère. Pour ce rendez-vous, celle-ci va lui interpréter comme promis le titre « C’était un garçon boulanger », un chant à pause composé de quatre couplets de six vers. Il entre dans la maison, sa mère le précède. Il refuse le bol de café, puis de cidre, que lui propose Thérèse, sa maman. Il veut passer à l’enregistrement, sans trop perdre de temps, car il a une réunion avec l’association La Ciboulette vers 18 heures à La Chèze. Tous deux s’assoient. Bernard prend un air sérieux, et questionne : « Depuis quand connais-tu cette chanson, qui te l’a apprise, en connais-tu des variantes… ? ». Cela fait à peine deux années qu’il collecte les chants gallo d’autrefois, afin qu’ils ne tombent dans l’oubli. C’est son ami Michel Baud, de La Ciboulette, qui l’a initié à cette pratique de sauvegarde du patrimoine immatériel. Dès qu’il eut l’idée de faire son premier enregistrement, sa première collecte, il pensa en premier lieu à sa mère dont il aimait tant le timbre de voix, et qui a été sans s’en rendre compte la « bande son » de son enfance. Depuis, il l'a sollicite très souvent. Patiemment, Thérèse a répondu une à une à toutes les questions de son fils, ce collecteur patenté. Elle a répondu comme elle le pouvait, pour faire plaisir à Bernard, malgré les caprices de sa mémoire. Elle, ce qu’elle aime, c’est de chanter. Ce qu’elle aime encore plus, c’est de chanter pour ceux qu’elle aime. Et chanter pour son fils, même quand celui-ci à son étrange appareil entre les mains, sa « mise en boîte » comme il aime à dire, c’est l'instant de soleil resplendissant de cette pluvieuse journée. Après quelques faux départs, des éclats de rire, des éclats de ceux qui ne blessent pas mais qui au contraire soignent tous les maux, l’enregistrement est effectué avec succès. « C’est dans la boîte ! », s’exclame, satisfait, Bernard. Il est 17 h 50. Après une heureuse éternité d’embrassades et de recommandations – Ne prends pas froid, et sois prudent sur la route ! – Bernard quitte sa mère. Juste le temps de rejoindre la réunion avec les copains de La Ciboulette. Il est heureux. Le garçon boulanger est dans la boîte. Et comme d’habitude, la voix de sa mère l’a émerveillé de douceur et de tendresse.

Le mystère de la première Gerbière enfin résolu ?

Profitant de mes recherches actuelles dans les archives de la médiathèque de Loudéac, menées pour documenter la rédaction de mon futur ouvrage provisoirement intitulé "Chroniques de Plémet durant les Trente Glorieuses", j’ai pris une pause pour élucider « mon » mystère : celui de la première Gerbière de Bernard publiée dans la presse. Depuis près de deux ans, diverses sources mentionnaient deux dates possibles : le 5 décembre 1992 et le 23 janvier 1993. Après de nouvelles vérifications, il s’avère que ces deux indications étaient erronées, car aucune Gerbière ne figure dans les exemplaires d’archives du Courrier Indépendant à ces dates. La véritable première Gerbière, celle qui évoque le salon de coiffure de Désiré, se trouve en réalité dans le numéro 7294 du Courrier, daté du jeudi 21 janvier 1993. On pourrait penser, puisque ce texte en gallo parle d’un salon de coiffure, qu’il ne s’agit là que de couper les cheveux en quatre en cherchant un tel détail. Cependant, une erreur reste toujours une erreur… même à un poil près ! 

Des croquis en message pour Bernard

L’exposition des photographies de Bernard a été décrochée au matin du mardi 4 novembre. Après avoir fait place nette sur les murs pour une prochaine manifestation, il ne me restait plus qu’à recueillir le « journal de l’exposition ». On y trouve quelques mots laissés par les visiteurs, dont celui du député Marc Le Fur, des demandes de tirages accompagnées d’adresses courriel, et de petits dessins empreints d’une poésie spontanée. Ces croquis esquissent les silhouettes de certaines images des festivités locales des années 1990, sur lesquelles figurent les noms de ceux qui s’y sont reconnus, ou qui y ont retrouvé l’un des leurs. En se réappropriant ainsi ces fragments du passé, le public a montré que la mémoire restait vivante. Cette interaction entre le photographe disparu en 2008 et ceux qui, aujourd’hui encore, croisent son regard, dépasse le simple narratif du présent pour ouvrir un dialogue avec l’invisible. Elle résume ce qu’a été cette exposition : un lien intemporel, plus vibrant que jamais, entre Bernard et son public.

Le public  au rendez-vous de l'exposition de Bernard

Face au musée Artcolle, au cœur de Plémet, le nom de Bernard Le Borgne, alias Beurnard, a resplendi de ses lettres lumineuses pendant plus d’un mois. L’exposition d’une cinquantaine de ses photographies, présentée à la médiathèque du 23 septembre au 31 octobre, a permis au public de découvrir, ou de redécouvrir, les festivités et la vie associative plémétaises et de leurs alentours dans les années 1990. Plusieurs centaines de visiteurs sont venus, certains pour revivre leur jeunesse, d’autres pour reconnaître leurs aïeux, et beaucoup, tout simplement, pour saluer Bernard. Le bonheur a été partagé, et Bernard continue de transmettre sourires et émotions au-delà des générations. C’est à cela que l’on reconnaît un artiste, un passeur d’étincelles. Au poète Rutebeuf, qui s’interrogeait dans l’une de ses complaintes au XIIIᵉ siècle : « Que sont mes amis devenus, que j'avais de si près tenus ? », Bernard a répondu, à travers son exposition : « Je suis toujours là ».

Michel Baud, membre des Chantous d’Loudia, est venu saluer Bernard

Michel Baud, membre des Chantous d’Loudia, est venu rendre visite à Bernard et à l’exposition de ses photographies à la médiathèque de Plémet. Ce fut l’occasion pour l’ancien compagnon de route et ami de Bernard d’évoquer des bons souvenirs. Michel a connu Bernard dès le début des années 1980 dans l’association La Ciboulette. En 1983, cette association a organisé son premier carnaval dans les rues de Loudéac, ainsi que divers concerts, dont ceux de Ricet Barrier, de Nuvrini et de Perlinpinpin Folc. Reconduit en 1984, le carnaval permettra à plus de 800 enfants déguisés de défiler dans les rues de Loudéac. « Pour le carnaval, avec Bernard, nous avions invité les écoles publiques et privées. Tous les enfants défilaient ensemble. Il n’y avait pas de séparation, c’était l’ouverture, et la culture de toutes les cultures. Le jour du défilé, les commerçants exposaient dans leurs vitrines de splendides dessins réalisés par les enfants. Il y avait un monde fou au carnaval, tout le monde était heureux d’être là ! », se remémore Michel. Il convaincra également Bernard de rejoindre Les Chantous d’Loudia.

Des jeux en Gallo autour de l'exposition de Bernard

À l’occasion de l’exposition des photographies de Bernard, une séance de présentation de jeux en gallo s’est déroulée à la médiathèque de Plémet le vendredi 24 octobre. Celle-ci a été organisée avec la complicité de Delphine Deschatres, nouvelle animatrice du CAC Sud 22, et a permis, entre autres, au public  la découverte ou redécouverte des Gerbières de Beurnard.

Des chansons pour le chantou photographe

Un quizz musical a animé l’exposition des photographies de Bernard à la médiathèque de Plémet le mercredi 22 octobre. Après un échauffement collectif de la voix puis de la mémoire Marie-Christine Pené, s’accompagnant à la guitare, a interprété au fil des accords dix-sept titres légendaires. Tour à tour, les fins connaisseurs de la chanson française ont dû découvrir un large panel d’interprètes, parfois auteurs et compositeurs, allant de Georges Brassens à Edith Piaf ou de Renaud à Françoise Hardy. L’ensemble des chansons découvertes ont tous été repris en chœur par l’assemblée mélomane.

Marc le Fur, député, rend hommage à Bernard Le Borgne 
sur sa page publique Facebook

Une histoire du Gallo autour de l'exposition Des photographies 
de Bernard Le Borgne
("Le Télégramme" du 20 octobre 2025)

Un atelier d'écriture autour de l'exposition des photographies de Bernard

Dans le cadre de l’exposition
« Lorsque Beurnard vous photographiait », un atelier d’écriture s’est déroulé à la médiathèque de Plémet le vendredi 3 octobre. Celui-ci avait pour but d'éveiller la mémoire individuelle et collective grâce aux photographies représentant les animations locales des années 1990 prises par le journaliste Bernard Le Borgne. L’atelier a été animé par Sylvie Le Barber, écrivain public. 
« Pour cette première séance, nous avons travaillé collectivement sur la perception et le portrait, afin de créer, à travers les mots de chacune et de chacun, un prolongement de cette exposition », a expliqué Sylvie Le Barber. Une seconde séance a eu lieu le vendredi 10 octobre.

Bernard Le Borgne de retour dans la presse (suite)
("Le Télégramme" 13 octobre et 17 septembre 2025)

Bernard Le Borgne de retour dans la presse (suite)
("Le Télégramme" du 1er octobre 2025)

La légende du crapaud dévoilée lors du vernissage de l'exposition.

Bernard Le Borgne de retour dans la presse (suite)
("L'Hebdomadaire d'Armor" du 2 octobre 2025)

Bernard Le Borgne de retour dans la presse (suite)
("Ouest France" du 30 septembre 2025)

Le public en nombre pour l'inauguration 
de l'exposition de photographies de Bernard Le Borgne. 

L’exposition « Lorsque Beurnard vous photographiait » a été inaugurée le vendredi 26 septembre. Le vernissage a eu lieu en présence des trois filles de Bernard, Angela, Nadège et Jessica, et de sa sœur Claudine, ainsi que de Chantal Névo, maire de Plémet ; de Didier Pignard, maire délégué de La Ferrière ; de Delphine Beurel, adjointe à la culture ; de Charlotte Le Dourneuf, responsable de la médiathèque, de nombreux présidents d’association, d’un public venu en nombre,  et de la presse. L'exposition est visible à la médiathèque jusqu'au 31 octobre.

Bernard Le Borgne de retour dans la presse 
("Le Télégramme" du 24 septembre 2025)

Bernard : 380 000 km de la terre à la lune 

Bernard fut, tout au long de son existence, un infatigable voyageur. Ses filles en témoignent avec tendresse, et ses archives en apportent la preuve chiffrée. Dans ses notes de frais de correspondant de presse, les kilomètres parcourus dessinent une cartographie démesurée. Pour Le Télégramme, il sillonnait chaque année entre 15 000 et 25 000 kilomètres. Si l’on y ajoute ses déplacements pour le Courrier Indépendant et d’autres magazines auxquels il collaborait en tant que journaliste indépendant, la moyenne annuelle s’élève à près de 20 000 kilomètres. En dix-neuf années de carrière, Bernard accumula ainsi l’équivalent d’un aller simple vers la lune. Toujours par les petites routes, qu’il chérissait, il s’aventurait plus loin que les voyageurs ordinaires, frôlant, par sa constance, une forme de stratosphère intime. À force de compter, il resterait même quelques milliers de kilomètres « en trop », comme un surplus de voyage impossible à classer. Peut-être, quelque part dans ce rêve de chiffres, faut-il imaginer une halte improbable : un petit bistrot perché sur un satellite oublié, baptisé Chez les Lunatiques. On aime à penser que Bernard, fidèle à son esprit convivial, s’y serait arrêté pour adresser son bonjour coutumier aux autres voyageurs de passage

Bernard Le Borgne à la Une 

Les affichettes de l’exposition « Lorsque Beurnard vous photographiait » se propagent de Plumieux à La Ferrière, et de Plémet à La Prénessaye. Face à la mairie annexe de La Ferrière, et ce grâce à quelques astuces scotchantes menées de main de maître par Angela, l’exposition de Bernard fait même la Une de Ouest-France ! C’est dire à quel point cela valait bien quelques clichés. 

Le gallo, entre la voix du pays et la langue de papier 

Jusqu’à la fin du XXe siècle, le pays de Loudéac résonnait encore d’un gallo populaire, porté par la voix des gens, façonné par leur quotidien. On l’écrivait comme on l’entendait, sans règles figées, en épousant la musique des villages. D’un canton à l’autre, l’accent variait, les tournures changeaient, mais l’essentiel restait : tout le monde se comprenait, tout le monde pouvait le lire. C’était une langue de connivence, de sourire et de mémoire. Bernard Le Borgne, avec sa chronique hebdomadaire rédigée « à l’oreille » dans un journal local, en fut l’un des passeurs les plus fidèles : chaque semaine, son gallo rassemblait un public attaché à cette saveur du pays.
Puis vint le tournant des années 2000. Des institutions, soucieuses de sauvegarde et de reconnaissance, entreprirent de fixer une norme, d’ériger un gallo standard, presque littéraire. Avec ses grammaires, ses dictionnaires, ses manuels, la langue franchissait la porte des écoles, des administrations, des bibliothèques. Elle gagnait en légitimité, mais perdait peut-être en chair. Car à vouloir codifier l’oral, on risque d’en étouffer la spontanéité.
Le paradoxe est là, douloureux parfois : d’un côté, une langue institutionnelle qui permet de transmettre, d’enseigner, de publier ; de l’autre, le risque d’un éloignement du parler vrai, celui des veillées, des contes, des plaisanteries, et des amitiés. La standardisation a créé une gallèse parallèle, plus noble peut-être, mais aussi plus figée, et qui ne chante pas toujours comme dans la bouche des anciens.
Pour les locuteurs natifs, cette « langue de papier » sonne parfois étrangère, presque apprivoisée. Pour les jeunes générations en revanche, ou pour ceux qui n’ont pas reçu le gallo en héritage, elle représente souvent la seule voie d’accès. Ainsi, le gallo n’a pas disparu de la vie populaire, mais il se déploie désormais en deux registres qui cohabitent sans toujours se rencontrer : celui des institutions et celui du quotidien.
Reste une question, lourde de nostalgie : comment faire en sorte que la langue conserve son âme — cette chaleur des mots échangés au coin du feu — tout en trouvant sa place dans les cadres officiels ? Le défi du gallo aujourd’hui est sans doute de renouer ce lien, pour que la reconnaissance n’aille pas sans la saveur.

Drouet de r’ponsse imaginaire à c’t’heure d’astour

Bernard Le Borgne

I paraî qu’i a ieun vieux chevelu qu’chercheu dépuis pas loin d’deux anêyes des papieurs, des enrégistr’mens, des videïos, des photôs, su ma pomme. Mé, moué, j’le connais poin c’ti-là ! Y en a qu’disent qu’i s’reu journalaoux, coume moué, pou lou méme journiaou, mé j’l’ai jaimé veu !
D’aoutes i dis’nt : « ce gars-là, i a dejâ écri su té, dans ieun livr’ d’histouère d’pays ». Ah bôn ? Mé, moué, j’l’ai pas lue c’ti livr’.
Et pi y’en a cor qu’dis’nt : « i a feut ieun sit’ su la net’ su ta vie ».

Bah dis donc, c’ti gars, ié cor tcheu barré d’la caboche ! Lé pas lés cheveus qui li ont grignoté la matiére grise, non ?

Des papieurs, des bazars, j’veux bin, lou livr’ ossi, ça sert à caleu la machine à laveu d’Josè, mé lou sit’ machin, ça va poin ! I sait pas qu’i a encor lés veillèyes ô tour d’cheminé pou causer ?

Moué, j’y suis tourjou. Dîtes-li qu’i porte son boua et sa boulaïe, on va p’t’êt bin causer ensemb’ pour de vrai, ieun d’ces jours !

Lorsque Bernard écrivait une Gerbière à propos de son chien Horace

Invitation à l'exposition de photographies de Bernard Le Borgne

Exposition Bernard Le Borgne

(Extrait des Gerbières) 
Lorsque Bernard promulguait un conseil aux bricolous

Bientôt l'exposition !

« Lorsque Beurnard vous photographiait » présente une cinquantaine de photographies des festivités plémétaises, ferrandières et prénessayaises des années 1990 prisent par l’objectif de Bernard Le Borgne, dit Beurnard. Réparties en différentes thématiques allant des manifestations associatives à la vie pastorale, des animations municipales aux évènements sportifs, elles dressent un portrait d’un territoire joyeux qui partage le gout du « tous ensemble » à l’aube du XXIe siècle. Cette exposition sera visible du 23 septembre au 31 octobre 2025 à la médiathèque de Plémet.